Homélie du 11 mars 2021

Le combat entre Jésus et le démon fait rage depuis le début de la vie publique. L’affrontement au désert se poursuit chaque jour et culminera dans le triduum pascal. La lumière a surgi dans les ténèbres et les ténèbres se rebiffent. A mesure que l’ennemi perd pied et doit céder du terrain devant l’autorité de la parole de ce Rabbi de Nazareth, il mobilise de plus en plus ses complices « incarnés » et les lance à leur tour dans la bataille. D’ailleurs s’il veut arriver à ses fins il faudra bien qu’il fasse appel à eux pour supprimer ce gêneur.

Notons l’efficacité des manœuvres du dia-bolos. Il vient d’essuyer un sérieux revers : Jésus l’a chassé d’un homme qu’il tenait en son pouvoir. « La foule était dans l’admiration », rassemblée dans une commune action de grâce. Pas pour longtemps : une ombre passe, le doute s’infiltre dans les cœurs, le poison du soupçon fait son œuvre – élémentaire pour un serpent ! – et la division s’installe. Le débat devient même houleux : des voix s’élèvent pour accuser Jésus de complicité avec le chef des démons, d’autres « réclament un signe venant du ciel » ; l’évangéliste précise : « pour le mettre à l’épreuve ». Le Fils de Dieu est convoqué au tribunal des hommes pour avoir arraché un des leurs aux chaînes du Satan. Derrière la scène, c’est le drame du vendredi saint qui se prépare : l’ennemi teste ses troupes, évalue ses chances. L’affaire se présente bien : il aura suffi de quelques suggestions pour que la foule se retourne contre celui qu’elle adulait quelques instants plus tôt. Il est vrai que la manipulation des masses est le terrain de prédilection du Satan, celui où il excelle et où il a fait ses preuves.

« Jésus connaissant leurs intentions » : Notre-Seigneur voit bien qui « tire les ficelles ». Mais il sait que le démon n’a aucun pouvoir sur la liberté de l’homme, sauf si celui-ci le lui concède. Et même dans ce cas, Dieu préserve toujours un espace inaliénable afin que ses enfants puissent revenir vers lui. Jésus va donc essayer de les faire réfléchir afin que leur volonté, éclairée par la vérité, puissent se détourner du mal et reprendre la voie du bien.

L’argumentation en trois points du Seigneur est on ne peut plus classique : elle suit la structure des discussions rabbiniques : un argument de bon sens, une référence à la Tradition et enfin un rappel des Ecritures. Le bon sens élémentaire nous enseigne que si les démons s’expulsaient entre eux, il y a longtemps qu’ils ne nous encombreraient plus : ils se seraient déjà autodétruits ! Hélas, ce n’est pas le cas : l’homme muet que Jésus vient de guérir en expulsant un démon en est la preuve. La Tradition transmettait des prières d’exorcismes qui étaient prononcées au nom du Dieu d’Israël : que les croyants qui les pratiquent soient eux-mêmes juges en cette affaire ! Enfin les Ecritures n’annoncent-elles pas que « le doigt de Dieu » accomplirait des prodiges le jour où l’Eternel viendrait instaurer son Royaume ?

Debout, immobile au milieu de la foule agitée, Jésus vient de parler avec calme mais fermeté. Son autorité impose le silence. Portant un regard circulaire sur ces hommes qu’il aime et tente désespérément de rassembler comme un berger qui veut soustraire ses brebis à la menace du loup, il poursuit par une parabole. Le caractère militaire de sa comparaison trahit l’atmosphère de combat qui pèse sur la rencontre. Elevant la voix et articulant distinctement, comme pour être sûr que l’Adversaire – invisible mais bien présent – puisse l’entendre, Jésus prophétise solennellement l’issue du combat sans merci qui vient de percer au grand jour. Certes le démon est sûr de lui : qui pourrait le défier ? Ce qu’il ignore et découvrira bientôt à ses dépends, c’est qu’« un plus fort » s’est levé et est en passe d’intervenir pour triompher de lui et le dépouiller de son pouvoir.

Un instant, la foule a refait son unité autour de Jésus. Puis sournoisement les rumeurs recommencent. Notre-Seigneur sait bien que l’affrontement visible ne fait que commencer, mais d’une voix forte il lance un suprême avertissement, qui traverse toute l’histoire et rejoint chacun de nous au cœur de nos propres combats : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi ; celui qui ne rassemble pas avec moi disperse ! » Que celui qui a des oreilles entendent.

Seigneur Jésus, donne-moi de choisir résolument ton étendard ! Ouvre mes yeux sur mes contradictions internes : toutes ces doubles appartenances qui stérilisent l’action de ta grâce dans ma vie. Je veux “suivre jusqu’au bout la route que tu prescris” (1ère lect.) pour connaître le bonheur de t’entendre dire : “Je suis ton Dieu” (Ibid.). Oui j’ai raidi ma nuque, j’ai prêté l’oreille aux doutes, aux propos qui t’accusaient, te dénigraient ; ma fidélité est vacillante. Mais toi Seigneur, n’es-tu pas le Tout-Puissant, le miséricordieux ? C’est pourquoi j’ose m’avancer devant toi en te rendant grâce pour ta victoire (cf. Ps 94). Je me prosterne devant toi et je t’adore car tu es « mon Seigneur et mon Dieu » (cf. Jn 20, 28). Accepte l’offrande de tout mon être : je la fais avec tout l’amour de mon pauvre cœur.


Abbé Philippe Link