
Homélie du 11 juillet 2026
Grégoire de Nysse, au chapitre II de la Vie de Moïse définit de manière admirable ce qu’est la vraie vision de Dieu : Elle est vraie quand, « voyant Dieu, on ne cesse pas de désirer Le voir. » (II, 232 s.) Ce qui authentifie l’expérience que nous pouvons faire de Dieu, c’est qu’à la fois elle nous comble et elle créé en nous un désir plus grand encore
comme si nous n’avions pas même commencé à rencontrer Dieu. L’existence chrétienne est une route. Elle est un perpétuel départ !
J’appliquerais volontiers ce principe à l’Évangile d’aujourd’hui. De quoi s’agit-il dans ce magnifique dialogue entre Jésus et Pierre ? De tout quitter pour suivre Jésus. Qu’est-ce que cela veut dire « tout quitter » ? À l’école de Grégoire de Nysse, c’est avoir effectivement tout quitté de nos biens, de nos relations, de nos habitudes, mais aussi être convaincu qu’il nous reste encore à tout quitter, à tout quitter du vieil homme, des attachements à ce qui passe au monde, du péché. En d’autres termes, il s’agit de demeurer toujours en état de voyage. C’est tellement important, qu’à la communauté chrétienne de base on donne le nom de « paroisse » qui vient du mot grec παροιĸια qui signifie « condition d’hospitalité », demeure de passage. Notre vie est chrétienne, dans la mesure où elle est une perpétuelle remise en route comme en était convaincu Saint Antoine qui disait chaque jour « aujourd’hui je commence ».
Or, nous le savons, demeurer en état de voyage nous est difficile. Et la difficulté s’accroît lorsque le monde nous pousse non au voyage vers l’Amour, vers la Beauté et la Vérité, mais à la dispersion, à l’éparpillement. C’est pourquoi nous avons besoin d’être aidés, stimulés, soutenus par l’Église pour ne pas « suivre le conseil des impies »,
pour ne pas « nous arrêter dans la voie des pécheurs » et plus encore, pour ne pas « nous asseoir au siège des railleurs ». (cf Ps 1,1)
Cela Benoît de Nursie l’a saisi à une époque où la poussée barbare faisait craindre le pire pour la culture comme pour la foi.
Benoît, conduit par les événements, crée une école du service du Seigneur et écrit une règle pour les débutants à une époque où, dit-il, nous sommes « relâchés, vivant mal et négligents » au point d’en « rougir de confusion ».
Il met à profit la sagesse monastique qui lui vient du désert à travers la « Règle du Maître » et à travers Saint Basile, mais il se laisse aussi inspirer par l’héritage latin,
si remarquable en matière de droit.
La Règle de Saint Benoît est comme une sollicitation adressée au moine à demeurer pèlerin. Cela apparaît clairement dans le prologue. Benoit y parle de se lever : « Levons-nous donc enfin cette fois, car l’Écriture nous réveille en disant : “C’est maintenant l’heure de sortir du sommeil”. (Rm 13, 11)
Puis, les yeux grands ouverts sur la lumière qui vient de Dieu, écoutons… » (RsB, p 34) Il y parle d’un chemin : « Voici que dans sa bonté le Seigneur nous indique le chemin de la vie. » Il parle « d’avancer sur les “itinera”, sur les routes du Seigneur. » Il parle même à plusieurs reprises de courir : « Courez tant que vous avez la lumière de la vie de peur que les ténèbres de la mort vous envahissent » (Jn 12, 35) Et le prologue se conclut avec ces mots : « Grâce aux progrès de la vie et de la foi, le cœur dilaté, dans l’ineffable douceur de l’amour, on court dans la voie des commandements de Dieu » (Ps 118, 32) (RsB, p 37)
Mais quel est le moyen que propose Benoît pour nous garder dans cette vie, dans cette dynamique ? C’est celui de l’obéissance. Toute la Règle se condense dans les premiers mots du Prologue : « Écoute » et « accomplis. » C’est cela l’obéissance. Et c’est l’obéissance qui fait avancer le moine, qui le tire sans cesse de cet assoupissement qui est le retour à la volonté propre. L’axe théologique central de la Règle est ce que dit Benoît quand il appelle le moine à « retourner, grâce au labeur de l’obéissance à Celui dont nous nous sommes détournés par la lâcheté de la désobéissance ».
L’obéissance est ce qui nous garde pèlerins. Elle se concrétise par trois dons qui sont faits au moine : le don de la Règle, le don de l’Abbé, le don de la Communauté.
Une règle pour devenir disciples, un Abbé pour apprendre à être fils, une communauté pour apprendre à être frères. Voilà le don merveilleux qui est fait au moine, et que chaque baptisé, selon les réalités propres à la vie laïque devrait désirer : une règle de vie, un père spirituel, un accompagnateur spirituel, et une communauté de base, une fraternité. C’est cela qui nous aide tous à demeurer de vrais pèlerins en route vers les frères, en route vers le Seigneur, en route vers le Ciel.
En route, toujours, car comme le dit Benoît à la fin de la Règle, il s’agit de « se hâter vers la perfection de la vie religieuse », vers la perfection de la vie chrétienne, mais il s’agit inséparablement de se « hâter vers la Patrie céleste ».
Hâte-toi, « hâte-toi lentement » comme le dit la devise de la famille Médicis. Hâte-toi lentement, mais hâte-toi, vers la sainteté, comme vers la Patrie céleste ; c’est-à-dire hâte-toi vers l’Amour.
Abbé Philippe Link

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