Homélie du 14 avril 2012

Nous poursuivons la lecture du récit de la rencontre nocturne entre Jésus et Nicodème. Est-ce Jésus qui poursuit son exposé à la troisième personne, ou est-ce l’évangéliste qui partage sa réflexion sous forme d’une synthèse doctrinale du dessein de salut ? A vrai dire peu importe que ces paroles aient été prononcées directement par le Verbe de Dieu, ou inspirées par l’Esprit Saint à l’hagiographe. Ce qui compte pour nous, c’est qu’elles nous parlent en vérité du mystère trinitaire.

Lorsque le Seigneur se révèle ainsi dans des paroles aussi denses, ce n’est pas seulement pour nous inviter à le contempler intellectuellement, mais c’est d’abord et essentiellement pour que nous puissions le connaître en nous identifiant à lui. Car comme Jésus vient de l’enseigner à Nicodème, il n’est pas de « savoir » qui vaille sur Dieu : il nous faut re-naître pour con-naître.

Fidèle à la pédagogie de toute la Révélation biblique, Jésus ne nous enseigne pas qui est Dieu ; mais ce qu’il fait pour nous : il nous aime sans mesure, au point de « donner son Fils unique ». Indirectement nous « savons » donc déjà qu’il est le Père de Jésus ; mais pour accéder à une véritable connaissance de cette paternité, il n’est pas d’autre chemin que celui de l’identification au Fils, c’est-à-dire à Jésus qui a pu dire : « Qui m’a vu, a vu le Père » (Jn 14, 9).

Pour nous identifier à Jésus, il nous faut commencer par l’imiter, afin d’attirer sur nous l’Esprit Saint, qui repose sur le Fils et descend sur ceux qui cherchent à lui ressembler afin de les configurer à lui. C’est lui, l’Esprit qui nous rétablira à l’image du Fils unique, celui que le Père engendre éternellement au prix de sa propre substance. Et c’est dans cette union au Christ que nous connaîtrons le Père, lorsqu’il nous engendrera nous aussi dans le don de sa propre vie.

La désappropriation est telle en Dieu, que son amour paternel correspond à une véritable « mort à soi », dans la mesure où ce terme peut être utilisé analogiquement en Dieu. Lorsque Jésus dit « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13), il ne fait qu’expliciter ce qui se vit depuis toute éternité et de manière exemplaire en Dieu lui-même. Le Père se donne tout entier dans l’engendrement du Fils, et celui-ci se livre en retour dans une totale désappropriation de soi, en réponse à l’initiative du Père.

Tel est le paradoxe qui ressurgit à chaque page de l’Evangile : l’amour vrai, l’amour de charité donne, il se donne sans compter, jusqu’à livrer sa propre vie. De même que le soleil s’épuise dans le rayonnement de sa lumière et de sa chaleur, Dieu se communique à l’infini dans le rayonnement de son amour.

« Tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais obtiendra la vie éternelle » : croire c’est adhérer à ce modèle divin de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre force, attirant ainsi par nos pauvres efforts stériles, la puissance de l’Esprit qui vient au secours de notre impuissance. Croire c’est donc entrer concrètement dans le mouvement de désappropriation de soi de l’amour, qui implique une radicalité comparable à une véritable mort. Or Jésus affirme tout au contraire que c’est dans la mesure même où nous consentons à cette mort à nous-mêmes dans le dynamisme de la charité, que « nous ne périrons pas, mais obtiendrons la vie ».

Nous pressentons bien que notre rationalité est mise à mal, et que nous ne pourrons vérifier cette parole, qu’en la mettant en pratique ; car plus que jamais il s’agit de connaître et non de savoir.

La « lumière est venue dans le monde », et elle est venue pour un jugement. Ceux qui se laissent pénétrer par cette lumière de l’amour de charité, au point de devenir « fils de lumière », échappent au jugement, car ils ne s’appartiennent plus ; ils se sont laissés entraînés par l’Esprit dans le mouvement de la vie triomphante : « Le vent souffle où il veut, tu entends le bruit qu’il fait, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né du souffle de l’Esprit ».

Mais ceux qui « ont préféré les ténèbres à la lumière », ceux qui ont refusé d’entrer dans la logique du don et se sont cramponnés à « leurs œuvres mauvaises », ceux-là s’excluent eux-mêmes du salut que le Fils est venu offrir aux hommes en leur ouvrant le chemin de l’amour et de la vie.

Croire n’est décidément pas adhérer à une idéologie ; il s’agit avant tout d’agir selon la vérité en venant à la lumière de la charité. Ces paroles du Seigneur nous traversent comme un glaive : elles révèlent en nous le véritable lieu de notre combat spirituel : tout ce que nous faisons par attachement à notre volonté propre par vaine gloire ou par ambition – fût-ce des œuvres en apparence charitables au service du Royaume – sont des « œuvres mauvaises » que nous offrons à l’idole de notre moi. Seules les œuvres que nous faisons dans le désintéressement de l’amour vrai, sont « reconnues comme des œuvres de Dieu », c’est-à-dire des œuvres que Dieu accomplit en nous par son Esprit.

Que la radicalité de ce jugement ne nous désespère pas : les apôtres non plus ne sont pas devenus du jour au lendemain des saints ! L’important est de « préférer la lumière aux ténèbres », de désirer vivre dans la charité à l’image du Père et du Fils, et de laisser l’Esprit faire en nous la vérité. Rappelons-nous que lorsque Jésus nous dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie », il nous promet par cette Parole d’être lui-même notre chemin de sainteté, au terme duquel nous serons pleinement immergés dans la lumière de sa vie.

Dieu très bon, reste auprès de ton peuple, car sans toi notre vie tombe en ruine ; fais passer à une vie nouvelle ceux que tu as initiés aux sacrements de ton Royaume.


Abbé Philippe Link