Abus sexuels, abus de conscience, abus de pouvoir

Depuis des semaines et des mois, chaque jour apporte son lot de révélations :

  • abus sexuels sur des enfants, des personnes vulnérables, des femmes, ou encore des personnes avec un handicap ;
  • propos sexistes et harcèlement jusqu’à devoir inscrire cela dans la loi (Loi n° 2018-703 du 3 août 2018 renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes dite Loi Schiappa).

C’est un véritable raz-de-marée dans tous les milieux, l’un après l’autre, au fur et à mesure que certains ont le courage de soulever les chapes de plomb de l’occultation et du secret.

Et parfois il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour que le signalement soit entendu tant les pressions des instances de pouvoir et de domination sont fortes :

  • éducation nationale,
  • Église catholique,
  • institutions sportives,
  • milieux médiatiques,
  • showbiz,
  • mais aussi milieu de la santé, des hôpitaux…

Non seulement harcèlement sexuel mais aussi moral, harcèlement au travail, brimades des structures de management qui en veulent toujours plus dans un temps toujours plus réduit.

Quelle souffrance. Plus encore la souffrance des uns – parfois pas loin du burn-out – engendre des souffrances en chaine.

Ainsi les étudiants des professions de santé viennent d’alerter une énième fois (oct. 2018) sur la souffrance qui est la leur, essentiellement parce que l’hôpital lui-même est en souffrance.

Un premier électrochoc avait eu lieu en février 2017, avec la sortie du livre de Valérie Auslender, Omerta à l’hôpital : médecin généraliste attachée au pôle santé à Sciences-Po Paris, l’auteure y a recueilli plus d’une centaine de récits d’étudiants en santé.

Second choc, en novembre de la même année : la Fédération nationale des étudiant(e)s en soins infirmiers (Fnesi) publie une vaste enquête à laquelle ont répondu 14 000 personnes, soit 15 % des infirmiers en formation.

Une des questions portait sur le « harcèlement », défini comme un « enchaînement d’agissements hostiles à répétition visant à vous affaiblir psychologiquement ».

Résultat 40 % des étudiants ont déclaré y avoir déjà été confrontés.

Mais comme le note un étudiant justement : « tout le monde ferme les yeux et trouve cela banal »1 On banalise et on normalise.

Dans la même loi Schiappa, les viols eux-mêmes – définis comme « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit commis sur la personne d’autrui… par violence, contrainte, menace ou surprise.» (art. 222-23 CP) – sont pour l’essentiel réduits à des « atteintes sexuelles » dès lors que la « contrainte » ne semble pas tout à fait établie : mais un enfant de 11 ans peut-il consentir ?

En septembre 2017, le parquet de Pontoise (Val-d’Oise) décide de poursuivre pour « atteinte sexuelle » et non pour « viol », un homme de 28 ans ayant eu une relation sexuelle avec une fille de 11 ans.

En novembre 2017, la cour d’assises de Seine-et-Marne acquitte un homme de 30 ans accusé d’avoir violé en 2009 une enfant de 11 ans. Idem en Espagne où une jeune femme de 18 ans victime d’une tournante (avril 2018) par cinq hommes âgés de 24 à 27 ans dans le hall d’un immeuble est considérée « consentante ».

Décidément, dans quelle société vivons-nous ?

Le pape François lui-même pris dans la tourmente, fait remarquer en août 2018 dans sa Lettre au peuple de Dieu que trois types d’abus sont corrélatifs :

  • abus sexuels,
  • abus de pouvoir,
  • abus de conscience.

Parfois il ajoute : abus économiques.

De fait l’un suscite l’autre, au risque de nous faire sombrer dans une loi de la jungle où règne le plus fort.

L’éthique nous rappelle qu’il nous faut collectivement nous ressaisir, ne pas tolérer l’intolérable, recourir à la justice si besoin, miser sur une société plus juste, plus démocratique, plus respectueuse de chacun, surtout si ce « chacun » est « petit » et vulnérable.

Et cela commence par « moi », dans les lieux où j’évolue.

Marie-Jo Thiel, Directrice du CEERE

1 Pierre Bienvault, « Le milieu médical, une école de l’humiliation ? », La Croix du 16/10/2018 p.13-14.