Quatrième message à nos chers alsaciens et alsaciennes

La perte et la caresse

Est-ce un des premiers effets du confinement sur mon humeur ou bien est-ce une dimension du Carême, qui est un temps plus de désolations que de consolations ?

Je ne sais mais j’ai tendance à voir davantage ce qu’on perd que ce qu’on gagne avec cette épidémie et ce confinement. Les belles âmes ne voient, ne chantent, ne vivent et ne retiennent que le gain. Elles admirent la perle au milieu de la boue.

Mais ce que je sens maintenant, c’est que nous autres catholiques, nous allons être les grands perdants de ce temps d’isolement : la Semaine sainte arrive et nous la vivrons confinés, enfermés comme tous les autres.

Avec tous nos frères protestants, nous allons la vivre sans nos assemblées. Justement pour montrer notre solidarité entre chrétiens, nous proposons sur FR3 un office commun le jour du vendredi saint si cher aux alsaciens. Nous n’aurons donc pas d’assemblées et nous ne vivrons pas nos belles liturgies à l’église.

C’est une perte immense car, en christianisme, nous ne formons pas une communauté parce que nous partageons personnellement une foi commune mais parce que nous nous réunissons, parce que nous nous assemblons au sens le plus physique du terme, dans un même lieu et en même temps.

Il est arrivé qu’on soutienne que la pratique n’était pas si importante que cela. Certes, on n’ira pas en enfer parce qu’on a manqué une messe mais nous n’oublions pas que, en grec, église signifie assemblée ou assemblement.

Parce que nous nous réunissons ainsi (en particulier le dimanche, Jour du Seigneur) alors d’autres, complètement isolés par l’âge ou la maladie, peuvent s’agréger spirituellement à notre église.

Malgré tout le soutien apporté par nos écrans, nous allons perdre le bénéfice de nos assemblées souvent magnifiques et si propres à la Semaine sainte.

En particulier, les catholiques vivent cette grande semaine avec des liturgies qu’ils affectionnent, des célébrations amples et populaires qui parlent tant à nos cœurs d’enfants.

Ce dimanche des Rameaux où tant de personnes se réjouissent de rapporter chez elles ces rameaux juste coupés et bénis qu’ils fixeront pour l’année dans leur maison. Cette messe chrismale si chère au cœur des évêques au cours de laquelle tous les prêtres du diocèse se retrouvent pour le renouvellement de leurs promesses sacerdotales et pour la bénédiction des saintes huiles.

Ce Jeudi saint avec le lavement des pieds, la célébration du service et de la charité fraternelle.

Ce Vendredi saint avec ces chemins de Croix et surtout cette liturgie prodigieuse d’intensité que nous appelons l’Office de la Passion. Le prêtre débute cet office par une grande prostration sur le sol, dans un silence d’éternité, avant de présenter au Peuple la Croix dévoilée.

Cette Vigile pascale où près de cent adultes auraient dû recevoir le baptême.

Et le dimanche de Pâque, porteur de tant de joies renouvelées et de fêtes familiales : après l’enfermement du tombeau, la sortie du Christ victorieux !

Oui, les chrétiens vont perdre beaucoup.

Pour autant notre cœur s’élargit à d’autres confessions ou religions qui vivront aussi leur temps fort annuel, peu après, ces prochaines semaines avec pour eux peut-être la perspective d’un confinement prolongé.

Parce qu’il y aura cette perte sèche, soutenons-nous encore plus les uns les autres, contre la peur, contre l’enfermement en soi, contre le manque de relations sociales. Contre la détresse de n’avoir pas pu faire un deuil digne de ce nom.

Les circonstances sont rudes mais pas autant qu’est grand l’amour de Dieu pour chacun de nous. Mais la rudesse du moment s’impose avec brutalité dans notre psychisme et nos corps.

Tandis que la force de l’amour divin ne frappe pas avec violence. Dieu sonne discrètement à la porte de notre cœur. Il se glisse doucement, délicatement, en nous, entre nous.

C’est là que, par instant, nous le sentirons comme une caresse qui laisse une joie durable et généreuse.

+ Luc Ravel
Archevêque de Strasbourg