Message 7 à mes chers alsaciens et alsaciennes

Message de L’ARCHEVÊQUE DE STRASBOURG

Ce message oscille entre un billet d’humeur et un mot d’encouragement. Le second
essayant de racheter le premier.
Un billet d’humeur d’abord.
Donc, ce confinement n’a pas que des avantages. Je l’ai déjà dit. On m’a compris sur ce
sujet et bien d’autres, marginaux de la propagande officielle (c’est un pléonasme), le
signalent avec sagacité. Mais il me faut avouer que, grâce à la lecture qu’en font les
Médias, ce confinement m’aura permis de mourir moins idiot, de faire une grande
découverte qu’à ma grande honte (mais elle passe vite) j’ai attendue 63 ans.
Avant (avant la pandémie mais surtout avant le confinement absolu), nous étions tous de
sinistres individualistes et de redoutables égoïstes. Grâce à la crise, nous sommes tous
devenus d’agréables voisins et de merveilleux acteurs de la solidarité. Nous chantons sur
nos balcons dans l’enthousiasme des voisins ravis de découvrir des talents musicaux qu’ils
maudissaient quand les vitres étaient fermées, avant.
Avant (dans le monde matérialiste et méchant que nous avons tous quitté avec bonheur),
nous étions tous des indifférents et des ingrats. Grâce à la crise, nous sommes devenus
des êtres sensibles et respectueux. Que dis-je ? Nous voilà des femmes et des hommes de
gratitude éclatante envers ceux qui soignent et ceux qui nourrissent, submergés de
reconnaissance et bouleversés d’une empathie inconnue, avant.
Avant (souvenons-nous, mais ça devient difficile après plus de quarante jours de
confinement), nous étions obsédés par la réussite personnelle, époux chagrins, inattentifs
à nos enfants élevés à la va-vite. Agacés par les uns, courroucés par les autres, nous étions
« pressés d’exister ». Grâce à la crise, nous sommes devenus des parents aimants,
passionnés par ces devoirs scolaires qui nous ont donné la joie de redécouvrir les racines
carrées et les règles de grammaire (je suis un irréductible naïf : enseigne-t-on encore
cela ?).
Bienheureuse crise qui nous aura valu un tel retournement. Nous sommes devenus des
couples accouplés, des frères fraternels, des amis amicaux, des hommes humains, des
prêtres pasteurs et, peut-être, des chrétiens disciples. J’en bénis le Seigneur en songeant
à ces publicités pour produits capillaires ou régimes hypocaloriques où l’on présente deux
photos juxtaposées avec la situation avant et la situation après. Nous y sommes. Avant :
des hommes ternes, aux yeux cernés par l’angoisse de la vie et gras des égoïsmes. Après :
des hommes riants aux yeux pétillants d’un bonheur partagé et amincis par leur générosité.
Néanmoins, face à cette découverte fondamentale, deux voix s’entrechoquent en moi,
celle déraisonnable du bon sens et celle raisonnable de la propagande.
La petite voix du bon sens me murmure gentiment : « Je ne veux pas dénigrer ces
dévouements d’un moment, mais avant, il y avait déjà des personnes généreuses, ouvertes,
solidaires. C’était le peuple immense des personnes impliquées bénévolement dans toutes
nos associations caritatives ou humanitaires, sociales ou sportives. Des millions de
personnes en France étaient actives dans d’innombrables groupes aujourd’hui
Samedi 25 avril 2020
paralysés. Des hommes et des femmes de l’ombre, qui ne voulaient pas sortir dans la
lumière tellement leur engagement leur était comme une seconde nature, une évidence
du cœur. Aujourd’hui ils ne peuvent plus agir, condamnés par l’âge ou cadenassés par la
distance sociale. »
La grosse voix de la propagande tonne sèchement : « Maintenant, les gens redécouvrent
les vraies valeurs. Aux lourdes structures associatives pétries d’habitude succèdent les
légères initiatives des cœurs généreux. Désormais, les stars offrent leurs clips sur Internet.
Désormais, chacun, soucieux de son voisin, propose le visage souriant d’un avenir
radieux. »
Dans un souffle délicat, le bon sens insiste : « Certes, je me réjouis de tout cela mais avant,
il y avait aussi le repas des voisins, les retrouvailles en famille, les joyeuses assemblées, et
même ces deuils communautaires remplis de compassion. Il y avait ces gestes quotidiens
où l’on aidait son prochain sans le crier sur les toits. On visitait nos vieux sans en parler
autour de soi. Par exemple, dans l’Église catholique : avant, il y avait 2000 bénévoles à
Caritas-Alsace, des centaines assidus au service évangélique auprès des malades, sans parler
des maraudes de l’Ordre de Malte, des innombrables groupes de soutien scolaire etc.
Avant l’amour existait déjà, me semble-t-il, moins visible mais peut-être plus fidèle… »
La voix terrible de la propagande tranche : « Désormais, c’est mieux qu’avant. Il suffit
que je vous le dise pour que ce soit vrai. Le confinement a inventé la solidarité véritable.
Tout l’amour d’avant ne vaut pas un acte de partage promulgué par nous. »
Ensuite, un mot d’encouragement pour « récupérer » de ces sautes d’humeur.
Revenez à votre cœur et ne vous arrêtez pas à tout ce qui fait du bruit autour de vous.
Le temps fera son œuvre : le temps qui passe mais aussi le temps qu’il fait car l’hiver a
aussi ses raisons pour fermer les fenêtres et vider les balcons. L’amour n’a pas quitté votre
cœur parce que nous ne pouvez plus aider concrètement. Les ressources insoupçonnées
de votre tendresse ne se sont pas taries et, bientôt, nous aurons tous besoin de cette
« bonne vieille charité » qui n’a rien à envier aux suggestions actuelles.
Si, aujourd’hui, le périmètre de votre attention aux autres s’est rétréci à votre salon ou à
votre famille, c’est pour qu’il concentre l’Eau vive. Surtout ne la méprisez pas, elle vient
du Ciel comme une rosée d’espoir. Dès qu’il sera possible, laissez-là jaillir à nouveau avec
un élan neuf comme le printemps. Par des gestes ou des attitudes très simples, cultivez la
fleur en serre, aujourd’hui, afin, demain, de la mettre dans le jardin recouvré de la société
vivante et pressée, pleine de pauvretés et de sourires. Nous aurons besoin de tout le
monde pour panser les plaies et réapprendre à marcher ensemble.

+ Luc Ravel
Archevêque de Strasbourg

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