Mai 2020 “Message de Monseigneur RAVEL aux prêtres”

Message 2 aux prêtres – En vue de la Pentecôte…

Comme le marin en vue des côtes connues devine le port encore invisible car masqué par un cap, ainsi nous nous approchons de la terre ferme où nous allons à neuf arpenter le sol solide de la liberté missionnaire. Mais quelques inconnues nous cachent encore la dernière approche qui nous permettra d’atterrir sur la vie « normale ». Elles nous dissimulent la relance mais elles ne doivent pas nous faire oublier l’essentiel : la Mission renouvelée. 

A l’heure où nous attendons des décisions politiques précises, allons-nous être obsédés par ce qui se dessine malgré nous, en tous cas quasiment sans nous, à savoir la date (ou les dates car le Chef de l’État a parlé de deux phases, avec le 11 mai et la mi-juillet) et la façon dont les cultes seront déconfinés ? Quelle que soit notre impatience à reprendre la vie pastorale, ce que nous visons avant tout aujourd’hui, ce n’est pas la reprise de nos activités comme avant mais c’est le don de la Pentecôte, celui-là seul qui donne élan et vie à nos missions. Or, ça tombe bien, nous sommes au temps pascal tout orienté vers la Pentecôte. 

Je vous invite à cette vision surnaturelle d’une Église qui s’incarne (Nous commençons à mesurer l’impact financier pour le diocèse et pour les paroisses, par exemple) mais qui se renouvelle grâce à la puissance de l’Esprit-saint, même si celui-ci ne nous dispense pas de réfléchir, en particulier à ce que cette crise aura pu faire émerger de nouveau et de bon. 

On a noté avec justesse que les Apôtres sont restés confinés jusqu’à la Pentecôte. Non plus la peur mais l’amitié et la promesse les tiennent resserrés et unis dans cette fameuse chambre haute qu’ils n’ont guère quittée sinon pour aller pêcher (et non prêcher) en Galilée. Désormais sans crainte, soudés par une attente incroyable, leur Foi est totalement acquise à la Résurrection (que ce fut long pour les hommes et rapide pour les femmes !), leur Espérance est totalement rectifiée (les disciples d’Emmaüs) autour de la Croix et de l’Eucharistie. Néanmoins ils savent, ils sentent, ils croient qu’ils ont besoin d’une Force d’en-haut. 

Temps perdu pour l’action… Temps gâché pour la mission… Temps suspendu pour la paroisse… Ou temps de préparation à l’accueil d’un Feu capable de transformer réellement nos missions. Il se joint à nos désirs et à nos expériences, en particulier à tout ce que nous envisageons de nouveau pour nos communautés. Mieux que nous, Il est l’opportunité d’une pastorale renouvelée par et pour la mission. 

Au fond, nous sentons que les dates et conditions de reprise ne seront que l’occasion d’une mise en oeuvre préparée avec l’Esprit qui nous en donnera la force joyeuse. 

Avec l’Esprit, nous serons assez créatifs pour vivre autrement nos richesses divines en commençant par le sacrement du pauvre, de celui qui est abandonné, détruit dans sa chair et dans son âme, dans sa famille et dans sa propre Patrie, immigré ou marginal, isolé ou assoiffé de sens. Nous croyons que notre impatience ne porte pas avant tout sur le besoin de nos assemblées dominicales (même si ce besoin se fait sentir cruellement). Nous n’oublions pas que notre religion est avant tout pour ce pauvre. Les autres, de plus en plus nombreux, se débrouillent très bien sans nous. Ou, plus exactement, ils pensent se débrouiller sans nous. Aussi, si nous ne vivons pas trop mal ce confinement ; si nous nous sommes habitués à la tranquillité de nos agendas ; si nos paroissiens eux-mêmes soulignent les risques et préfèrent le confort né d’une privatisation (involontaire, au départ) de leur pratique ; nous continuerons de penser comme prêtres d’abord à ceux qui s’accrochent à la vie de nos communautés comme des naufragés à leur radeau. Comme toujours, les plus fragiles nous appellent et nous demandent d’ouvrir nos églises et nos assemblées, nos portes et nos coeurs, nos mains et nos énergies. 

Préparons-nous personnellement et collectivement à cette descente des langues de Feu. La meilleure préparation est de sentir son manque mais aussi de relire nos deux mois singuliers. Je vous invite à reprendre votre vécu personnel : l’étonnement initial, la difficulté à tout mettre en ordre de confinement, la lassitude, l’approfondissement, l’habitude aussi (car on s’habitue à tout !) puis les craintes devant un déconfinement qu’on appelle mais dont on sent qu’il sera compliqué, etc. 

Je me permets de vous partager deux éléments que j’ai fortement ressentis ces deux dernières semaines : 

Un nouveau rapport au temps, plus apaisé, où a disparu le sentiment oppressant de n’être jamais à jour des dossiers. Beaucoup de travail mais moins de contraintes horaires et donc plus d’aisance dans la gestion du temps pour moi, pour Dieu, pour l’autre, pour le ministère. Que vais-je garder de cette aisance (qui n’est pas la paresse) quand le business reprendra ? 

La place du silence dans les rues de Strasbourg. Comme si la pression atmosphérique diminuait, une baisse rarissime des agressions sonores nous permet d’exister sans fatigue. Car il n’y a pas que les petits oiseaux qui ont repris pied en ville : le silence aussi s’est invité au festin de la réclusion. Il détend les oreilles et les nerfs. 

Que devons-nous faire ? Nous ne sommes pas encore au temps de la résistance civique et citoyenne, s’il doit venir un jour. Soyons simplement mais puissamment dans l’attente patiente, pleine de vie et pleine de créativité, remplie d’une inventivité plus forte que celle qui nous a permis de mettre en place un accompagnement dans le temps de l’épidémie. Attente de dates et de méthodes mais surtout de l’Esprit qui renouvelle la face de la terre. 

J’espère revenir à vous dans quelques jours (fin de semaine ?) pour préparer la suite avec vous tous (par la consultation que vous avez reçue par ailleurs). Dans tous les cas, nous aurons à nous concerter car le pire serait de partir en ordre dispersé. Les réalités sont très diverses mais n’oublions pas que chacun regarde ce qui se fait à côté… 

Viens Esprit-Saint, viens nous embraser ! 

                                                       + Luc Ravel 

Lundi 27 avril 2020