Homélie du 30 août 2020

Qu’est-ce qui retient Pierre et les autres d’adhérer au mystère de la croix annoncé par Jésus ? Quelles sont les résistances qui se manifestent en eux pour se détourner de ce chemin d’humiliation, de sacrifice et d’offrande de sa vie ? Peut-être ne le savent-ils pas eux-mêmes, mais Jésus va le leur révéler : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mt 16, 24).

Ce qui les conduit à rejeter cette figure du Messie humilié c’est que, consciemment ou non, en tout cas confusément, ils pressentent que s’ils adhérent à ce programme de l’accomplissement messianique, c’est leur propre vie qui va être transformée. Il ne s’agit pas simplement de savoir s’ils croient ou s’ils ne croient pas à telle ou telle définition du Messie, s’ils sont capables de comprendre tous les présupposés scripturaires et théologiques qui vont soutenir cette vision du messie, il s’agit de comprendre que ce qui obscurcit leur intelligence, ce qui les retient d’adhérer, c’est précisément qu’ils ne veulent pas perdre leur vie, c’est précisément qu’en suivant le Christ avec toute leur générosité, ils ne suivent pas simplement la destinée de Jésus de Nazareth mais ils suivent aussi un projet qui concerne leur propre vie, comme cela sera manifesté par la demande de la mère des fils de Zébédée « qu’ils soient assis l’un à ta droite, l’autre à ta gauche quand tu seras dans ton royaume » (Mt 20, 21).

C’est cela qu’ils ont du mal à accepter et c’est cela que Jésus leur annonce. Il ne leur annonce pas simplement ce qui va lui arriver à lui, Jésus de Nazareth, il leur annonce que ceux qui le suivent, c’est-à-dire eux, vont connaître le même sort, qu’ils auront aussi à prendre leur croix et à livrer leur vie s’ils veulent être unis avec lui.

Il me semble que si nous percevons bien cette incapacité des disciples à entrer spontanément dans ce chemin difficile, nous percevons aussi à quel niveau de profondeur se situent nos propres difficultés par rapport au Christ. Les principales erreurs que nous commettons, ou les principales résistances que nous éprouvons, ne concernent pas simplement la vie de Jésus, ou plus exactement quand elles concernent la vie de Jésus, elles concernent aussi notre propre vie.

Si nous avons du mal à reconnaître le Messie, Fils de Dieu, dans Jésus de Nazareth, crucifié, mort et ressuscité, ce n’est pas simplement parce que c’est difficile à comprendre, c’est aussi parce que cela nous dévoile le chemin de notre propre vie. Si nous voulons sauver notre vie, c’est-à-dire si nous voulons participer à la résurrection du Christ, si nous voulons vraiment surmonter ce qui constitue les forces de mort dans notre existence, il faut que nous acceptions de suivre le chemin du Christ, que nous nous renoncions nous-mêmes et que nous prenions notre croix.

C’est pourquoi dans l’expérience chrétienne, la profession de foi n’est jamais dissociable, ni dissociée des manières de vivre. On ne peut pas porter une profession de foi pleine et entière à la personne du Christ mort et ressuscité en voulant conduire notre vie comme si nous avions la possibilité d’échapper à la mort. C’est ainsi que saint Paul, dans son épître aux Romains, exhorte ses frères à offrir leur personne et leur vie en sacrifice saint capable de plaire à Dieu : « transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait » (Rm 12, 2).

Le chemin de notre vie chrétienne est simultanément une profession de foi en la personne de Jésus de Nazareth, Fils de Dieu, Messie d’Israël, Sauveur du monde, et, en même temps, transformation de notre vie, renouvellement de notre façon de penser et d’agir, de telle façon que chaque jour nous ne soyons pas simplement des gens qui ont d’un côté une parole de foi qui s’exprimerait, parfois laborieusement, dans la prière et puis à côté de cela une façon de vivre qui ne s’inquiète pas trop de savoir ce que Dieu attend de nous. Je ne peux pas dire que je crois au Christ si je ne cherche pas ce que Dieu attend de moi, aujourd’hui, dans mon existence. Professer la foi au Christ, vouloir être de ses disciples, essayer de marcher à sa suite, ce n’est pas simplement une intention du cœur, c’est une transformation de la manière de vivre, c’est une conversion à ce qui plait à Dieu.

 Que tes pensées, Seigneur Dieu, deviennent de plus en plus les nôtres. Permets-nous de marcher à la suite de ton Fils sur le chemin de la croix. Donne-nous le courage de perdre notre vie pour la sauver en vérité.


Abbé Philippe Link