Homélie du 19 octobre 2020

Qu’aurions-nous fait à la place de cet agriculteur « dont les terres avaient beaucoup rapporté » ? Probablement la même chose : n’est-ce pas agir de manière responsable que de créer un plan d’épargne pour mettre à l’abri les bénéfices d’une année féconde ? Bien sûr ses projets sont assez limités : se reposer, manger, boire, jouir de la vie ; mais – à condition de ne pas tomber dans cet hédonisme primaire – qu’y a-t-il de répréhensible à profiter de ses rentes ?

Pourtant le Seigneur ne mâche pas ses mots : « Tu es fou » ; entendons : « insensé ». Comme l’étymologie de ce terme l’indique, il désigne celui qui a perdu le sens de sa vie, qui a oublié sa finalité véritable ; celui qui, aveuglé par l’appât d’une vie facile, s’installe ici-bas dans l’indifférence aux autres, et comme s’il devait y passer l’éternité. N’ayant de souci que pour sa sécurité et son confort, « n’amassant que pour lui-même », il souffre d’une double amnésie : il oublie de rendre grâce à Dieu, source de tout ce qu’il possède ; et il oublie de faire la part du pauvre. Certes il est légitime de profiter du fruit de notre travail, mais en nous souvenant que nous ne sommes que les gestionnaires des biens que le Seigneur nous confie pour subvenir à nos propres besoins, et partager avec nos frères en humanité moins favorisés. C’est précisément en partageant que nous constituons « un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n’approche pas, où la mite ne ronge pas » (Lc 12, 33).

Il ne s’agit pas que d’une pieuse méditation sur le détachement des biens de ce monde : Benoît XVI discerne dans le principe de la gratuité, la dimension spécifiquement humaine de nos comportements, qu’il faut nécessairement honorer, si nous voulons parvenir à humaniser le développement économique, social et politique (Lettre encyclique Caritas in veritate, 34). Le Pape émérite ajoute :

Le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l’intérieur de l’activité économique normale. C’est une exigence conjointe de la charité et de la vérité. (Ibid., 36). Si hier on pouvait penser qu’il fallait d’abord rechercher la justice et que la gratuité devait intervenir ensuite comme un complément, aujourd’hui, il faut dire que sans la gratuité on ne parvient même pas à réaliser la justice (Ibid., 38).

Puissions-nous entendre ce message, et le mettre en pratique à notre échelle. La logique de la gratuité et du don procède de la conscience que l’autre ne peut me laisser indifférent, mais qu’il « m’oblige » au nom de notre commune humanité et de notre commune appartenance à la « famille de Dieu » (Ep 2, 19). Somme toute, c’est par la gratuité que la solidarité s’élève au niveau de la charité.


Abbé Philippe Link