Homélie du 8 avril 2021

Que dans son Évangile adressé à des judéo-chrétiens, Matthieu présente la Pâque de Notre-Seigneur comme l’accomplissement des prophéties, ne nous étonne pas : il s’adresse à ses interlocuteurs dans un langage qui leur est compréhensible et se réfère aux Écritures qui font pour eux autorité.

Mais la situation est tout autre pour Saint Luc, qui écrit pour des païens de culture plutôt hellénistique, qui ignorent tout des Saintes Écritures de la tradition juive. On s’attendait dès lors à ce que l’évangéliste argumente à partir des valeurs universelles véhiculées par les Évangiles, valeurs que chaque homme peut reconnaître s’il écoute attentivement la voix de sa conscience. Saint Luc semble tout au contraire ne pas tenir compte de l’ignorance des Écritures de ses interlocuteurs : il se fait fidèlement l’écho de l’interprétation que Jésus lui-même propose de sa Pâque : « Rappelez-vous les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : il fallait que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. C’est bien ce qui était annoncé par l’Écriture : les souffrances du Messie, sa résurrection d’entre les morts le troisième jour, et la conversion proclamée en son nom pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem ».

Le programme est clair : la mission d’évangélisation qui commence par le monde juif – « c’est pour vous d’abord que Dieu a fait se lever son Serviteur et il l’a envoyé vous bénir, en détournant chacun de vous de ses actions mauvaises » (1ère lect.) – est appelée à s’étendre jusqu’aux confins de la terre ; mais partout, la Bonne Nouvelle consiste à proclamer que la promesse faite aux prophètes de la première Alliance – celle que Dieu avait conclue avec les fils du peuple élu – est pleinement accomplie en Jésus-Christ : « Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères, a donné sa gloire à son serviteur Jésus, alors que vous, vous l’aviez livré. Lui, le Chef des vivants, vous l’avez tué ; mais Dieu l’a ressuscité d’entre les morts ; nous en sommes témoins. D’ailleurs frères, je sais bien que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs. Mais Dieu qui, par la bouche de tous les prophètes, avait annoncé que son Messie souffrirait, accomplissait ainsi sa parole ».

Sous peine de trahir le message, nous ne pouvons donc pas annoncer Jésus-Christ sans le situer sur l’horizon plus large de la tradition juive dont il est l’accomplissement. Certes nous lisons les livres de la première Alliance à la lumière du Nouveau Testament, c’est-à-dire du Christ ; mais pour découvrir toujours plus profondément le don de Dieu en son Fils, il est indispensable de creuser l’espérance d’Israël, telle qu’elle se formule dans les Ecrits sacrés que Jésus est venu accomplir.

Pour résumer cette situation paradoxale, disons que pour l’Église la partie néotestamentaire de la Bible, qui contient la parole définitive que Dieu adresse à l’ensemble de l’humanité, l’emporte en poids et en importance sur la partie vétéro-testamentaire. Mais jamais l’Église n’a oublié l’intérêt que présente pour elle la première partie des Écritures ; car la « préhistoire du salut » lui permet de comprendre son propre mystère. L’Église ne peut comprendre la Parole ultime que Dieu nous adresse en son Fils, sans approfondir les paroles préparatoires qu’il confiait à Israël son peuple. Pour le dire en une phrase : l’Église croit que seul l’événement de salut du Nouveau Testament permet de comprendre adéquatement l’Ancien Testament ; mais elle croit aussi que l’Ancien Testament est nécessaire pour comprendre l’événement Jésus-Christ et le livre du Nouveau Testament.

Ceci dit, on ne s’étonnera pas de constater que l’explication chrétienne de l’Ancien Testament diverge à maints égards de l’interprétation juive, car le principe herméneutique n’est pas le même : pour le chrétien, il est donné en Jésus-Christ, en qui s’accomplit la Révélation. Contrairement à nos frères juifs qui scrutent encore l’avenir dans l’attente du Messie, nous n’attendons plus que le retour glorieux (parousie) de celui que nous avons reconnu comme l’Envoyé ultime du Père, Jésus Christ, Seigneur et Sauveur universel : « il viendra, de la part du Seigneur, le temps du repos : il enverra Jésus, le Messie choisi d’avance pour vous, et il faut que Jésus demeure au ciel jusqu’à l’époque où tout sera rétabli, comme Dieu l’avait annoncé autrefois par la voix des saints prophètes » (1ère lect.). Dans l’attente de ce jour béni, « convertissons-nous donc et revenons à Dieu pour que nos péchés soient effacés » (Ibid.).

Seigneur, dans ce monde pour qui la foi est synonyme de crédulité infantile, de superstition désuète, voire de maladie mentale, donne-nous de tenir fermes dans la profession de notre foi. Et pour que notre témoignage soit crédible, donne-nous faim et soif de te rencontrer dans ta Parole, afin que nos interventions respectent la pédagogie que tu nous as toi-même enseignée au matin de Pâque. “Ouvre notre esprit à l’intelligence des Écritures”, afin que nous puissions présenter ta venue sur l’horizon de l’histoire du salut, comme l’événement décisif qui accomplit l’attente d’Israël – et à travers elle, l’attente de tout homme ; car tous sont appelés par le Père à entrer dans la famille des rachetés.


Abbé Philippe Link