Homélie du 2 avril 2021

Nous le croyons : la proclamation de la Parole rend présent l’événement qu’elle annonce. Non pas bien sûr au sens où nous crucifierions à nouveau Notre-Seigneur. Jésus est mort une fois pour toutes le vendredi saint de l’an 33 sur le Golgotha, et il règne pour toujours à la droite du Père. Nous pourrions dire que la proclamation du récit sort l’événement unique de la Passion du pli du temps, et le pousse en avant depuis le retrait où il se tient, discrètement, mais toujours disponible, prêt à remplir chaque instant des fruits de la Croix glorieuse. C’est donc bien à la lumière de l’événement total, Mort et Résurrection, que nous nous tenons au pied de la Croix, pour y contempler l’Agneau immolé nous révélant l’infini de la miséricorde divine.

Ce qui frappe dans le quatrième évangile, c’est la souveraine maîtrise de Jésus sur les événements. Même s’il subit la Passion, il la subit dans un consentement actif qui ne laisse aux hommes que la part d’initiative qu’il veut bien leur concéder pour que se réalise le dessein de Dieu son Père : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi si tu ne l’avais reçu d’en haut ». L’évangéliste va même souligner un détail hautement significatif du renversement de situation dans cet étrange procès où se joue la destinée du monde : Pilate fait asseoir Jésus sur l’estrade du lieu dit « le Dallage », l’endroit même réservé, non à l’accusé mais au juge, d’où ce dernier prononçait solennellement ses sentences. Jésus bafoué, humilié, couvert de pourpre et de crachats, est intronisé par Pilate lui-même comme Juge universel ayant reçu tout pouvoir sur l’humanité qu’il a récapitulée en lui pour en faire un sacrifice d’agréable odeur devant Dieu.

« Voici l’homme – Voici votre Roi ». Voici l’homme nouveau, rétabli dans la royauté à laquelle Dieu l’avait appelé aux origines. A la lumière de la Passion glorieuse, notre dignité royale de chrétiens apparaît dans la disponibilité pour servir, à l’exemple du Christ qui « n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie pour la multitude » (Mt 20, 28). Telle est la royauté dans laquelle le Christ nous a rétablis en nous libérant de tout ce qui nous empêche d’être tout donnés au service de Dieu et de nos frères.

Ce ministère royal que nous confie Notre-Seigneur, est participation à son ministère unique de Grand Prêtre, Prophète et Roi de la nouvelle création. Du haut du trône de gloire d’où il contemple les enfants de Dieu son Père encore dispersés, Jésus continue de murmurer « J’ai soif » ; et cette plainte douloureuse résonne à nos oreilles à la fois comme un appel à la compassion et à la mission.

La compassion envers notre Sauveur qui a tant aimé le monde et n’en reçoit qu’indifférence et mépris, nous pousse à « faire de notre amour comme un encensoir immense et universel ; à prodiguer cantiques et prières à celui qui a fait de sa Croix un encensoir à la divinité, et nous a tous comblés de richesses par son Sang » (St Ephrem).

Mais cette compassion qui nous appelle à la conversion, nous pousse aussi à répondre généreusement à l’appel du Seigneur qui nous demande « Qui enverrai-je ? Qui sera notre messager ? » (Is 6, 8).

La méditation de la Passion n’est pas un exercice de culpabilisation, un mauvais moment à passer pour pouvoir enfin entrer dans une exultation pascale qu’il faudrait plutôt appeler du soulagement que de la joie. Tout au contraire la méditation de la Passion est contemplation de la Beauté divine de l’amour qui se livre gratuitement, et qui précisément parce qu’il ne demande rien en retour, devrait susciter un élan d’amour réciproque : « Me voici pour faire ta volonté, Seigneur », c’est-à-dire pour poursuivre ton œuvre de rassemblement des enfants du Père sous la bannière de l’Esprit.

Que Marie, à qui Jésus du haut de la croix a confié chacun de nous au moment de nous enfanter à la vie dans le souffle de son Esprit, que Marie nous aide à prononcer notre fiat personnel en réponse à la vocation particulière qui repose sur nous.

Puissions-nous le prononcer non seulement des lèvres, mais que toute notre vie soit une réponse à l’initiative divine du salut. Que la générosité du Christ nous pousse : « à exiger de nous-mêmes exactement ce à quoi nous sommes appelés ; ce à quoi, pour répondre à notre vocation, nous sommes personnellement obligés, avec la grâce de Dieu » (Saint Jean-Paul II, Redemptor Hominis).