La convalescence

Affûtés et affinés ? Rien n’est moins sûr.

Après deux mois de confinement, les premiers pas dans la vie « normale », les premiers retours dans la vie sociale, les premiers gestes dans la vie paroissiale ressemblent plus à la marche branlante d’un tout-petit qu’à la course nerveuse d’un athlète jaillissant des startingblocks.

 Et c’est chose normale.

Bien des images me viennent en tête. Celle de l’homme hospitalisé depuis deux mois dont la masse musculaire a fondu et dont le corps réclame une convalescence. Celle de l’homme sortant d’une cave sombre où ses pupilles se sont dilatées. Quelques minutes sont nécessaires pour que ses yeux accrochent la lumière du plein jour sans être éblouis. Pour le dire de façon familière : nous ne sommes pas des fromages qui s’affinent dans une cave…

Nous sommes faits pour la vie et l’emprisonnement du confinement, car c’en était un, non seulement nous atteint dans notre équilibre psychique mais il grève aussi notre liberté au point que sa réactivation réclame un temps d’adaptation. A nouveau, nous devons choisir, décider, trancher.

Encore une fois : même si nous n’avons pas été personnellement malades, nous avons vécu quelque chose qui est plus proche de l’hospitalisation que de la retraite spirituelle.

Il y a sûrement des exceptions à ce cas général. Certains auront profité, agréablement ou pas, pour affermir leur esprit en l’aiguisant sur des longs moments de solitudes comme on affute une lame fine sur une pierre dure. L’isolement leur aura permis de trouver le Seigneur dans ces intervalles d’ennui où il ne reste plus au cerveau qu’à se retourner à l’intérieur pour y chercher l’ultime vérité de son existence.

Mais ceux-là sont plus rares qu’on n’a bien voulu le chanter avec ces refrains, les refrains de l’optimiste : « revenir à l’essentiel », « retour aux vraies valeurs » etc. Chez la plupart d’entre nous, nos « muscles » spirituels se seront quelque peu ramollis et nos attitudes sociales devront se réajuster à la rencontre de l’autre.

Car il s’agit bien de goûter à nouveau la joie de la rencontre. La distance physique n’est pas une distanciation sociale à qui veut retrouver la joie de la présence de l’autre. L’hygiène n’interdit pas la relation : au contraire, peut-être la rend-elle plus profonde. Ne dit-on pas qu’une certaine distance (psychique et spirituelle) favorise la relation que la fusion finit par étouffer ?

Malgré les peurs qui vont encore suinter longtemps de l’incroyable formatage de ces derniers mois, nous trouverons la joie (et une joie renouvelée !) de la présence physique de l’autre : l’écran nous en offrait une image audio et vidéo. Il nous en donnait la voix et les gestes.

Mais il manquait ce quelque chose à quoi nous étions trop habitués dans le monde d’« avant » : sa présence. Savourons-la à neuf !

Mgr Luc Ravel, archevêque de Strasbourg