Deuxième message à mes chers alsaciens

« J’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre. » (Blaise Pascal, Pensées)

Je vous redis toute mon affection et ma prière. J’essaie comme vous de conserver un peu d’humour.

Le confinement, c’est amusement au premier jour, détente au deuxième jour, concentration au troisième mais après ?

Sauf à être habituellement cloîtré en son logis, le confinement au-delà d’une semaine sera naturellement beaucoup moins drôle, surtout dans un 54 m2 sans balcon et partagé à cinq (c’est le cas de mon frère à Paris).

Les ennuis fruits de l’ennui vont commencer. Faut-il les nommer par avance ?

Chacun anticipe déjà son bilan : courage il peut y avoir aussi du positif !

Comment tenir confinés plusieurs semaines sachant qu’on n’a pas tous un chien à promener ou une vieille parente à visiter ?

Au passage, on mesure à cette heure l’importance des grand-mères et des chiens. Je ne confonds pas les deux encore qu’il se puisse aussi que grand’mère ait un caniche et là…

Beaucoup d’entre nous, par discipline, par conviction, par peur (qui sait ?), nous ne quittons pas notre logement en attendant des jours meilleurs et, surtout, les consignes politiques.

Si nous sommes en pleine forme, le manque d’activités (sportives, laborieuses ou culturelles) voire même le défaut d’occupations utiles nous pèsent.

Notre énergie bouillonne en nous et nous cherchons comment la dépenser.

Nos mains nous démangent, notre esprit tourne en rond, notre coeur s’épuise (assez vite) avec nos prochains devenus trop proches et qui feraient bien de profiter de cette période étonnante pour faire des efforts, pense-t-on avec la même conviction qu’ils partagent à notre sujet.

Alors il y a les distractions. Celles, favorites, qui s’amplifient : films et séries, jeux sociaux ou vidéos, lecture et culture, ménage et repassage. Je plaisante pour les tâches domestiques.

Quoi que ça puisse être distrayant pour certains hommes qui y verront une nouveauté. Et aussi bricolage et jardinage pour ceux qui en ont les moyens mais je crois savoir que tout le monde n’a pas un jardin ou un palais épiscopal de 850 m2 (C’est mon cas. Mon confinement est moins douloureux que pour d’autres).

Il n’est pas mauvais de se distraire. Les distractions détendent (elles distraient aussi) à condition de ne pas en abuser. A haute dose, elles se corrompent et mutent en divertissement.

C’est que se distraire et se divertir, ce n’est point la même chose. Je prends ici l’habit (trop large pour moi) du moraliste. L’esprit comme un muscle a besoin de « souffler ».

Et la respiration de l’esprit, la détente du mental, c’est la distraction. La concentration se pose sur autre chose que le travail habituel.

Le sens du shabbat ou de notre dimanche tient à ce que nous nous tournons vers autre chose : Dieu, notre famille, notre corps etc. Ainsi nous jardinons le dimanche sauf si nous sommes jardiniers de profession. Cela nous distrait au très bon sens du terme.

Ainsi nous nous mettons à des jeux de société avec nos enfants. Toutes ces distractions nous détendent sans nous perdre.

Pour le divertissement, il en va tout autrement. Je reviens à notre génie français, Blaise Pascal. Dans les liasses qu’il nous a laissées, collecte rapide des pensées notées au jour le jour en vue d’un ouvrage magistral, l’une porte ce titre : « divertissement. »

En voici quelques extraits :

  • « Divertissement. Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. »
  • « Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi et à l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense. »
  • « Ainsi l’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui par l’état propre de sa complexion. Et il est si vain qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose comme un billard et une balle qu’il pousse suffisent pour le divertir. »
  • « Nous courons sans souci dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir.
  • « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement. Et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort.
  • « Agitation. Quand un soldat se plaint de la peine qu’il a ou un laboureur etc. qu’on les mette sans rien faire.
  • « Ennui. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme, l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »

Au fond, la distraction est une détente de soi, le divertissement une diversion de soi. On ne se laisse pas en se distrayant mais on se néglige dans le divertissement.

Distrayons-nous et évitons le divertissement !

Je prie pour vous tous les jours.

+ Luc Ravel
Archevêque de Strasbourg