Lettre pastorale de Mgr Ravel

Mgr Luc Ravel, archevêque de Strasbourg, vient de publier dans un hors-série d’Église en Alsace, sa deuxième lettre pastorale sur un sujet brûlant : les abus sexuels.

Elle est disponible ici, mais aussi dans toutes les paroisses, dans les CEDIDOC, au prix de trois euros à compter de se jour. (version PDF)

Mgr Ravel donne le sens de sa démarche. Il répond aux questions de Marc Larchet.

Pourquoi j'ai écrit cette lettre ...

  1. L’origine de cette lettre :

A Lourdes, cet été, en accompagnant 600 jeunes du diocèse, j’ai pris la décision d’écrire cette lettre et je l’ai commencée immédiatement devant la Vierge de Lourdes qui s’est présentée elle-même à Bernadette comme « l’Immaculée Conception. » C’est à dire celle qui, préservée de tout péché,  incarne et porte en elle la pureté du monde et de l’Eglise. C’était au mois août, quelques jours après les révélations  de la cour de justice de Pennsylvanie. Deux jours plus tard, nous recevions la lettre au peuple de Dieu du pape François que j’ai abondamment citée dans ma propre lettre pastorale.

Cette lettre « Mieux vaut tard » est donc le fruit de trois facteurs :

  • Mes propres rencontres avec les victimes et mes découvertes personnelles de ces quatre dernières années qui ont fait tombé beaucoup de naïveté en moi.
  • La grâce de la Vierge Immaculée à Lourdes qui apparaît pour les pécheurs et les malades.
  • La lettre du pape François qui me confirmait dans des sentiments personnels que cette crise n’était plus gérable entre évêques.

J’ajoute que, au mois de juillet, j’avais commencé à rédiger une seconde lettre pastorale dans la suite de la première, « Le temps de la jeunesse », pour y prolonger la réflexion sur la vocation. Nous n’abandonnons pas cette orientation majeure de notre diocèse à l’égard des grands jeunes. Au contraire, cette prise en compte sérieuse des crimes commis par des clercs dans l’Eglise ne peut que ré-ouvrir nos portes à ces jeunes généreux et exigeants.

  1. La visée de cette lettre :

Il y aura certainement des réactions diverses : avant même sa lecture, les mises en garde précautionneuses n’ont pas manqué. Il y a donc un risque à la publier.

Certains resteront indifférents, persuadés qu’ils ne sont pas personnellement concernés n’étant ni coupables ni victimes.

D’autres manifesteront un agacement, trouvant qu’on en parle déjà bien assez et depuis trop longtemps et que le message de l’Eglise ne se résume pas à lutter contre les abus sexuels.

D’autres seront gênés parce qu’ils sont sensibles à ce drame mais ne savent pas se situer eux-mêmes, ayant peut-être eu des confidences dont ils n’ont rien fait.

Enfin, d’autres trouveront que cette lettre est pleine de défauts et pleine d’oublis et qu’ils auraient fallu écrire autre chose et autrement sur un sujet aussi sensible.

A tous, je redis la visée première de cette lettre : sensibiliser au fait que nous sommes TOUS concernés. « Quand un membre souffre, tous les membres souffrent. » La réaction évangélique de l’Eglise ne pourra être que collective. Devant l’ampleur de cette maladie, il ne suffit pas que les évêques connaissent et appliquent des procédures.  Il faut une action commune et décidée.

Pour ne pas lever de polémiques, je précise ici le sens de cette responsabilité collective. Je l’ai exprimée dans ma lettre par une métaphore, en écrivant que lorsque un membre a la gangrène, tout le corps transpire de fièvre. Nous ne sommes pas tous coupables ! Nous ne sommes pas tous gangrénés, il faut le dire.

Il y a donc ceux qui sont responsables parce qu’ils sont coupables comme auteurs de ces crimes, ou complices ou spectateurs inactifs par la non-assistance à personne en danger. Peut-être sont-ils plus nombreux qu’on ne le pense. Ils sont responsables par la culpabilité.

Il y a ceux, l’immense majorité des chrétiens et des prêtres, qui sont responsables par solidarité. L’Eglise est un corps, le Corps du Christ. Il est facile de se réclamer de cette solidarité quand tout va bien. Mais cette solidarité joue aussi quand ça va mal quelque part. Derrière cette responsabilité collective, il y a donc toute une théologie de l’Eglise.

Oui, nous sommes tous responsables de la transparence de l’Eglise.

Oui, nous sommes tous responsables de la vigilance de l’Eglise.

Oui, nous sommes tous responsables de l’accompagnement de l’Eglise.

  1. Les suites de cette lettre :

Il nous faut trouver, nous Eglise qui est en Alsace, ENSEMBLE des réponses concrètes. Et cela dès ces prochains mois.

Tout en marchant avec courage sur les chemins pastoraux habituels, nous allons mettre en place par cercles concentriques une sensibilisation puis une réflexion pour aboutir à des « normes » ou plutôt à une charte de bonne conduite de toutes les communautés. Une charte comprise et à laquelle on adhère avec cœur.

Il ne s’agit pas de surveiller les prêtres et de leur « serrer » la visse. Mais de se poser les question concrètes : comment vivre l’articulation entre prêtres et laïcs ? Comment veiller les uns sur les autres ? Comment et pourquoi se donner des façons d’être et de faire qui mettent à l’abri les enfants et les personnes les plus fragiles ? Etc.

Bien entendu, je n’imagine pas que ceci puisse se faire sans aller vers un renouveau spirituel profond. Mais la prière et la pénitence doivent aussi précéder des manières d’être concrètes. Des « relectures », des mesures de prudence etc.

  1. La portée de cette lettre :

Il s’agit de libérer la Parole de l’annonce du Christ pour demain, en libérant aujourd’hui la parole des victimes et, par ce fait, se libérer de cette gangrène qui pompent invisiblement le meilleur de nos énergies.

A ceux qui ne seront pas persuadés de la nécessité d’en parler, je lance l’invitation à relire un très beau livre de saint Augustin, sur la catéchèse aux commençants, dans lequel il donne le conseil suivant au diacre catéchiste :

« Il faut prémunir et fortifier la faiblesse humaine contre les tentations et les scandales qui se produisent soit au dehors soit au-dedans de l’Eglise. » (VII, 11)

Loin d’en appeler à cacher les scandales de crainte que le jeune chrétien ne comprenne pas et s’en aille voir ailleurs, Augustin appelle donc à en parler dès les premières leçons de catéchisme ! Et il ajoute :

« Il faut le prévenir qu’il trouvera dans l’Eglise une foule de bons chrétiens, véritable citoyens de la Jérusalem céleste, s’il commence lui-même à être tel. »


Un grand nombre de catholiques sont traumatisés par les dernières affaires d’abus sexuels. Comprenez-vous et partagez-vous leur colère ?

Je comprends leur colère après les révélations tant sur les auteurs de ces abus que sur la façon dont l’Église et les évêques ont géré ces affaires. Je comprends qu’une personne qui aime l’Église soit profondément troublée et que de ce trouble naisse une colère légitime. Je dois avouer qu’au cours de ces dernières années, j’ai pris conscience – et je ne pense pas être le seul – que j’avais été naïf ; que dans mon abbaye, avec un parcours religieux un peu particulier il est vrai, je n’avais pas soupçonné qu’une pareille misère morale et criminelle puisse entraver la mission et le déploiement de l’Église.

C’est depuis que je suis évêque, mais surtout ces cinq dernières années, que j’ai progressivement pris conscience de l’étendue du malheur causé par ces abus, sur les victimes d’abord et sur l’Église ensuite. Aujourd’hui, je ne suis plus dans une posture de colère, mais de souffrance intérieure et de douleur. Je me dis « c’est ainsi ».

Mais un évêque ne peut pas se limiter à cela ?

Non, aux responsabilités qui sont les miennes, je ne peux pas me contenter de dire : « c’est ainsi, les gens sont mauvais, les prêtres sont des hommes pécheurs ». Il me faut agir. J’ai une double responsabilité de religieux et d’évêque pour agir à l’égard des victimes, des prêtres coupables et de tout le peuple de Dieu. Ce peuple de Dieu que je me dois, à la suite du pape François, de sensibiliser et d’orienter.

Comment aider les fidèles à traverser spirituellement cette épreuve ?

Comment avancer spirituellement ? En entrant en solidarité. Dans sa récente lettre, le pape demande explicitement à tout le peuple de Dieu d’être solidaire. Quand un membre souffre, dit Saint Paul, tous les membres souffrent. Cela signifie que nous devons avec toute l’Église – les laïcs, les prêtres, les agents pastoraux – agir unis. C’est dans ce sens que j’aimerais avancer et mettre en place des choses concrètes. Je vais publier ma deuxième lettre pastorale qui portera justement sur le thème des abus sexuels dans l’Église. Cette intuition m’est venue avant la publication de la lettre du pape François, mais cette dernière m’a confirmé dans la nécessité, en tant que fils obéissant de l’Église, de répercuter les propos du pape. Nous aurons besoin de chercher localement à répondre à son invitation pour mettre en œuvre ses premières indications. Nous devons réfléchir pour savoir comment incarner cette solidarité afin qu’elle ne soit pas qu’une vague empathie ou qu’une simple intention que nous ajouterions lors de nos prières universelles.

Quelle solidarité, par exemple, le peuple de Dieu doit-il développer ?

Une solidarité vis-à-vis des victimes, en les écoutant, en les comprenant, en les accompagnant. Mais aussi une solidarité en ne taisant pas les choses. Car au-delà des évêques qui ont couvert, il y a un silence plus général du peuple de Dieu que nous avons encore du mal à dénoncer. Dans la trentaine de cas que j’ai à traiter dans mon diocèse, et lorsque je parle avec des victimes, je m’aperçois que des personnes savaient et qu’elles n’ont rien dit. En 2018, des personnes ont connaissance de faits graves mais ne parlent pas, voire ne veulent pas y croire. Je veux bien que les prêtres abuseurs soient les premiers accusés, que les évêques soient les seconds, mais le peuple de Dieu a aussi partagé quelque chose de ce silence. Un jour, de manière anecdotique, une personne m’a raconté une histoire en me disant « le prêtre faisait ça… ». « Pourquoi n’en avez-vous pas parlé ? », lui ai-je répondu. La solidarité impose une prise de conscience de la part de l’ensemble du peuple de Dieu. Je suis intimement persuadé que le nombre de victimes connues n’est pas encore le nombre de victimes réelles.

Comment comprendre l’appel à la prière et au jeûne du pape François dans sa lettre ?

Le pape relie le jeûne et la prière à un passage de l’Évangile où Jésus, redescendu de la Montagne après la Transfiguration, est interpellé par un père dont le fils est possédé : « J’ai demandé à tes disciples d’expulser cet esprit, mais ils n’en ont pas été capables ». Après que Jésus a expulsé l’esprit, les disciples l’interrogent : « Pourquoi est-ce que nous, nous n’avons pas réussi à l’expulser ? ». Et Jésus de répondre : « Cette espèce-là, rien ne peut la faire sortir, sauf la prière. » Nous sommes aujourd’hui face à quelque chose qui n’est pas exorcisable par les moyens habituels. Pour le pape, une gangrène a attaqué une partie de l’Église, et cette gangrène, par un effet mécanique, engendre une fièvre sur l’ensemble du corps. Il veut que nous ayons une réaction qui ne soit pas ponctuelle, mais qui soit à la fois profondément structurelle, institutionnelle mais aussi surnaturelle.

La lutte contre les abus passe-t-elle par davantage de prévention en amont, notamment lors de la sélection et de la formation des séminaristes…

C’est un des thèmes de réflexion, mais gare aux conclusions trop rapides. Faire passer les séminaristes devant un psychologue, est-ce suffisant ? C’est une voie mais je ne la crois pas suffisante à répondre aux débridements que je lis dans l’actualité et dans mes propres dossiers. Pour le dire autrement, tous les psychologues, les médecins et les directeurs de séminaire savent que, pendant sept ans, un homme peut avoir un comportement irréprochable mais que, une fois promu à un poste de responsabilité, il peut chuter. N’ayons pas la naïveté de croire qu’une formation psychologique – même si elle est nécessaire – sera suffisante. Pour répondre aux problèmes des abus, c’est toute la mentalité du peuple de Dieu qui doit changer dans son rapport à l’autorité, car ces abus sexuels sont des abus de pouvoir. Les prêtres abuseurs ont joué de leur autorité et de leur pouvoir spirituel pour commettre leurs méfaits.

C’est le cléricalisme que dénonce le pape François…

L’autorité est un jeu à deux : celui qui en fait usage et celui qui y consent. Le cléricalisme n’aurait jamais porté des fruits de mort s’il n’avait été accepté, consenti, voire même promu par les communautés chrétiennes. Dans la situation actuelle, les laïcs doivent se poser autant de questions que les prêtres, les évêques et les formateurs dans les séminaires. C’est cela que le pape veut dire et c’est nouveau dans la gestion des affaires depuis dix ans. Quand j’étais jeune, mon curé ne partait jamais seul avec un groupe d’enfants. Comment se fait-il que des chrétiens aient laissé des prêtres seuls avec des enfants pendant des week-ends de retraite ou des camps ? Ces règles de bon sens et de vigilance n’ont pas du tout été appliquées à certaines époques. Aussi bien le nombre d’auteurs que le nombre de victimes me montrent que ce n’est pas simplement la perversion de quelques-uns, mais une perversion qui a proliféré sur une mentalité mal ajustée. Sans tomber dans la méfiance ni la défiance, le rapport entre les prêtres et les communautés doit évoluer dans le sens d’une prise en compte responsable qui ne nie pas l’autorité du prêtre mais ne le sacralise pas non plus dans une forme d’idolâtrie.

Changer les mentalités, cela demande du temps.

Ce travail ne fait que commencer et il se fera pas à pas. Je ne vois pas de solution radicale où l’on couperait la tête de tout le monde. Nous devons travailler cette question de la mentalité ecclésiale à la lumière des textes du Concile Vatican II, et avec l’aide du pape François à qui je donne toute ma confiance malgré le rapport de Mgr Vigano.

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