Dans le monde sans être du monde

Petites réponses aux difficultés de la vie chrétienne

Couverture d’ouvrage : Dans le monde sans être du monde

Nous vivons une aventure passionnante, nous catholiques de ce début de XXIe siècle : « On nous tient pour imposteurs et nous sommes véridiques; pour gens obscurs, nous pourtant si connus ; pour gens qui vont mourir, et nous voilà vivants. » (2 Corinthiens 6, 8-9)
Comment rendre compte sans trembler de cette foi qui nous fait vivre ? Comment répondre sans tromper à toutes les difficultés soulevées par un christianisme qui semble pétri de paradoxes et d'incohérences : le salut n'est-il pas pour tous et pourtant on parle du petit nombre d'élus. Dieu est le créateur de toutes choses et pourtant le mal existe. Comment prêcher la foi alors que nous sommes de si mauvais exemples ?
Car le message n'est pas simple, et encore moins simpliste, et toute vision partielle se solde finalement par une vision partiale qui rend vite les catholiques insupportables.

Avec un vrai sens de la formule et beaucoup de justesse, le père Gitton nous donne des clés simples pour comprendre l'admirable cohérence de la foi chrétienne et dissiper ses apparentes contradictions.

Parution :
Maison d’édition : Artege Presse
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Extrait :

UN PARCOURS DE SANTÉ

Nous vivons une aventure passionnante, nous catholiques de ce début de XXIe siècle : « On nous tient pour imposteurs et nous sommes véridiques ; pour gens obscurs, nous pourtant si connus ; pour gens qui vont mourir, et nous voilà vivants. » (2 Co 6,8-9) Au milieu des ruines, nous avons à peu près tout à reconstruire, mais c’est peut-être l’occasion de faire du solide. Nous n’avons pas seulement à nous défendre des attaques incessantes qui nous prennent pour cibles, mais surtout à révéler la prodigieuse fécondité du message que nous portons. Les deux vont ensemble d’ailleurs, car souvent les critiques visent des aspects du christianisme mal vécus et d’abord mal compris. En faisant la vérité, nous ferons coup double, nous éclairons le passé et nous nous armons pour l’avenir.

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Posons par principe que le christianisme ne se laisse pas réduire à un message simpliste qui cadrerait plus ou moins avec les valeurs d’une époque et devrait donc évoluer avec elle. Il porte en lui une profondeur qui ne se laisse approcher que par la conjonction paradoxale de plusieurs approches : « c’est ceci qu’il fallait pratiquer, sans négliger cela », comme dit Jésus (Mt 23,23). Le cas typique, celui qui commande tous les autres, est celui qui s’est présenté à l’origine face au judaïsme et plus précisément face aux observances de la loi de Moïse : sont-elles conservées ou abolies ? Les deux d’une certaine manière. Conservées, elles le sont et même intégralement, dans la mesure où nous chrétiens, nous méditons la Loi avec le même amour que nos frères juifs et que nous recevons comme appel permanent de Dieu le Décalogue et les autres règles morales, mais elles sont abolies en ce sens que, pour les non-juifs (que nous sommes pour la plupart), nous ne sommes pas soumis aux règles de pureté et aux lois cultuelles. Ceci n’est pas toujours facile à expliquer et on comprend que bien souvent on s’en tienne à une des branches de l’alternative : prétendant comme Marcion que les Écritures juives ne font pas partie de la Révélation chrétienne, ou au contraire en reprochant à l’Église d’avoir rompu les amarres avec la synagogue. Mais, ce faisant, on manque l’essentiel, car la nouveauté que revendique l’Alliance conclue dans le sang du Christ n’est pas le remplacement de A par B, mais l’accomplissement plénier de A qui trouve son sens intégral dans B.

La plupart des malheurs survenus au long de l’histoire de l’Église viennent de cette incapacité à « tout prendre », dont font preuve de façon récurrente les catholiques, prouvant par là même qu’ils ne sont pas jusqu’au bout catholiques – le mot catholique voulant dire « selon la totalité ». En ne gardant qu’un aspect, en le durcissant, on le rend à la fin odieux et on provoque à plus ou moins long terme une réaction en sens contraire, aussi excessive et destructrice que l’erreur précédente. S’il est si difficile aujourd’hui de parler d’évangélisation (des juifs, des musulmans ou de n’importe quel autre groupe religieux), c’est, il faut bien le reconnaître, parce qu’il y a eu souvent dans le passé des discours inacceptables. Ceux-ci présentaient les non-chrétiens comme des arriérés, leur religion comme un tissu d’âneries et la caricature dispensait de tout effort pour comprendre. Il a suffi que le Concile Vatican II parle avec estime de ces diverses tentatives de l’homme religieux pour s’élever vers Dieu que sont les religions, pour qu’on en conclue que chacun pouvait se sauver dans sa croyance à lui et que la mission n’était plus nécessaire, voire qu’elle pouvait être dangereuse. Ce que n’a jamais dit le Concile. À la vérité, on ne peut voir dans le Christ la seule vraie réponse à l’attente religieuse de l’humanité que si l’on est capable en même temps de sympathiser en profondeur avec la quête spirituelle de tant d’hommes et de femmes assoiffés de Dieu. Sinon, ce sera ma boutique contre la leur et à vrai dire ma boutique (si elle n’est qu’une boutique) n’est pas tellement meilleure que les autres. Il n’y a que le Christ, le seul vrai « religieux de Dieu », qui ait fait monter vers Dieu son Père l’attitude parfaitement juste d’un homme ouvert à Dieu. À nous de le suivre du mieux que nous pouvons et d’essayer d’entraîner les autres à sa suite.

Cette manière de prendre les questions par en haut, là où se dévoile une tension féconde entre deux aspects dont aucun ne doit être sacrifié, a pour nom : paradoxe. Le paradoxe n’est pas le fait d’esprits légers qui chercheraient à se rendre intéressants en prenant à rebours tout ce qui se dit par ailleurs. Le « paradoxe », comme son nom l’indique (« ce qui est contre la doxa », la simple opinion), est quelque chose de très sérieux. Qui dit paradoxe sous-entend qu’il faut se méfier d’une certaine paresse de l’esprit qui consiste à toujours ramener un cas nouveau à la mesure de ce que l’on sait déjà par ailleurs, et surtout à penser dans les cadres binaires qui sont ceux de la polémique : ou vous êtes pour la liberté (entendue en n’importe quel sens) ou vous êtes contre et alors vous n’avez plus droit à la parole ! Face à cela, il n’y a plus qu’à secouer la poussière de ses sandales.

La vérité demande plus de respect, plus de nuances, plus de temps aussi. Le refus des simplismes destructeurs vaut à l’intérieur de l’Église, comme à l’extérieur. Parfois on a voulu nous expliquer la présence de Jésus dans l’hostie, en nous disant qu’elle était avant tout un signe, comme le drapeau national, qui, avec trois bandes de tissu coloré cousues ensemble et soudain élevées dans les airs, donne le sentiment que la France est là, présente dans toute la grandeur de

son histoire. Eh bien non, ce n’est pas cela du tout ! Le pain n’a pas seulement changé de signification, il n’est plus du pain qu’en apparence, Jésus est venu l’investir en profondeur. Rien n’a changé, si ce n’est que tout est changé, voilà le paradoxe.

Car le grand paradoxe, au fond, c’est le Christ Jésus lui-même. Saint Cyrille d’Alexandrie l’a dit, au prix d’un jeu de mots : « Dans le Christ était cet insolite, cet étrange paradoxe : la seigneurie dans la forme de l’esclave, la gloire divine dans la petitesse humaine1. » On voit bien que toutes les hérésies ont consisté à esquiver la difficulté, en essayant de réduire de quelque façon l’Incarnation à une approche plus accessible à partir du sens commun : ou Jésus n’était pas tout à fait Dieu, ou pas tout à fait homme, ou il était le mélange des deux Il a fallu le flair surnaturel de la tradition de l’Église pour échapper à ces écueils et garder coupante la différence inimaginable entre Dieu et l’homme jusqu’au sein de la plus complète proximité. Il faut être bien grand pour pouvoir se faire tout petit.

Ce qui se découvre ainsi est un guide de réflexion pour toutes les questions qui se posent autour du christianisme. Encore une fois, si on veut ramener la foi, la vie chrétienne, l’Église, les sacrements, l’espérance du monde futur à des vérités simples, à des slogans qu’on peut marteler, à des convictions sans nuances qu’on peut asséner, on se condamne à rester à la remorque du monde. Soit qu’on l’agresse en lui opposant des formes passées qu’il n’est plus prêt à admettre, soit qu’on s’aligne sur lui en essayant de repeindre au goût du jour les vérités dont nous sommes porteurs. Mais, dans les deux cas, nous tombons dans le piège : il n’y a plus qu’à se soumettre ou à se démettre, à vivre dans le ghetto, ou à devenir insipides et sans couleur.

Le christianisme a un autre avenir, mais celui-ci suppose avant tout un effort d’intelligence de la part de tous. En disant cela, je sais qu’on m’opposera la primauté du spirituel, la conviction que la foi est d’abord dans le cœur avant d’être dans l’intelligence. Loin de moi, l’idée que la prière ne serait pas le premier devoir du chrétien. Mais la prière elle-même ne nous défend pas toujours – hélas ! – des déformations, des simplismes, des à-peu-près qui nous coûtent cher. Je connais bien des religieux, sans doute irréprochables par ailleurs, mais qui ont pactisé ouvertement avec la crise qui a secoué la transmission de la foi. Avoir des idées justes sur Dieu, sur le Christ, sur les sacrements n’est donc pas un luxe. Si ce n’est pas le cas, même notre prière, même notre foi, risquent de sombrer dans le naufrage. Maritain disait qu’il faut « avoir le cœur tendre et l’esprit ferme », là où beaucoup ont l’esprit mou et le cœur dur. L’intelligence, la vraie, n’est d’ailleurs pas loin de la prière, elle aboutit dans les meilleurs cas à la contemplation, car, en découvrant toujours mieux que la réalité n’est pas monolithique, que le mystère est souverainement intelligent, elle nous prépare à connaître l’émoi lorsque nous percevons, comme à la dérobée, « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme » (1 Co 2,9).

Le livre qu’on va lire, fait de textes courts inspirés par les lectures dominicales, voudrait aider à ce travail d’intelligence. Comme un parcours de santé, il se promène sur divers sujets, allant de La Trinité à la Jérusalem céleste en passant par le combat spirituel, et l’adoration du Saint Sacrement. Sans chercher l’originalité à tout prix, il s’efforce de sortir des chemins battus pour retrouver dans leur fraîcheur des énoncés traditionnels. Montrant à chaque fois ce qu’il y a de bousculant dans le donné de la foi, il veut faire découvrir qu’il est impossible de le réduire aux dimensions d’un prêt-à-penser, d’un acquis qu’on peut laisser dormir au fond d’un tiroir.

Puisse-t-il susciter chez beaucoup la quête ardente de cette souveraine Vérité qui s’offre si généreusement à tous ceux qui l’accueillent.

« Dans le Christ on trouvait cet insolite,
cet étrange paradoxe :
la Seigneurie en la forme d’un serviteur, la gloire
divine dans la petitesse humaine,
la parure royale couronnant ce qui est sous le joug
– eu égard aux limites humaines
et la bassesse exaltée jusqu’aux sommets2. »
Cyrille d’Alexandrie.

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Le père Michel Gitton est prêtre du diocèse de Paris. Il est également le fondateur de la communauté Aïn Karem qui réunit des clercs, laïcs consacrés et des laïcs pour l'évangélisation, et dirige la revue Résurrection.