Manger du lion !

Devant quelqu’un qui fait preuve tout à coup d’une énergie inattendue, on s’exclame volontiers : « il a mangé du lion ! »

Cette expression métaphorique ne renvoie étonnamment à aucun sens propre. Car on chasse le lion, on le tue, mais on ne le mange pas.

Un restaurant qui a vendu récemment de sa viande aux États-Unis (où c’est légal) entre deux tranches de pain, a fait scandale.

Une observation semblable, le moraliste Plutarque la faisait déjà au premier siècle de notre ère. Les lions et les loups, dit-il, nous les laissons là, mais les bêtes innocentes et douces, qui ne mordent ni ne piquent, celles-là nous les prenons et les consommons (Traité sur les animaux, trad. Amyot, Rivages poche, 2018).

Nous nous identifions en somme aux prédateurs – tout en déclarant ceux-ci sauvages – alors que nous n’avons « ni bec crochu, ni des ongles pointus, ni les dents aiguës, ni l’estomac si fort, ni les esprits si chauds qu’ils puissent cuire et digérer la masse pesante de la chair crue » (p. 44-45).

C’est une thèse de préhistoriens d’aujourd’hui que les hominiens, passant par besoin à l’alimentation carnée à laquelle leur équipement physique ne permettait normalement pas d’accéder, auraient développé leurs capacités mentales pour compenser ce déficit.

Plutarque décrit à sa façon le processus du « manger chair » : les carnivores mangent leur proie, et ce faisant la tuent, tandis que les hommes attendent qu’elle soit morte et doivent encore l’accommoder « afin que le sentiment du goût trompé et déçu par tels déguisements ne refuse point ce qui lui est étrange » (p. 46).

Que se passe-t-il dans l’intervalle entre tuer et manger ?

D’abord on peut tuer de trop, tuer pour rien, pour le plaisir ; et manger la chair accommodée, c’est rechercher encore un autre plaisir. Ainsi le premier impératif pour les humains semble être à chaque fois de jouir.

Les animaux carnivores, du moins, n’ôtent pas leur nourriture aux autres, « ains les en laissent paître, comme nous voyons que le lion laisse paître le cerf » (p. 99 – l’éditeur, voulant moderniser l’orthographe, a ajouté partout un i à l’ancien français ains pour en faire des ainsi, alors que cette conjonction signifie « mais »).

« Mais l’homme étant par son appétit désordonné de voluptés et par sa gloutonnerie tiré à toutes choses, tâtant et essayant de tout, comme ne sachant encore quelle est sa propre et naturelle pâture, il est seul de toutes les créatures vivantes qui mange de tout. »

Le moraliste fait encore une observation supplémentaire à partir d’une anecdote empruntée à Xénocrate : un Athénien a été condamné à l’amende pour avoir écorché un mouton tout vif.

« Il me semble que celui qui gêne et tourmente un vivant n’est pas pire que celui qui lui ôte la vie et le fait mourir, mais à ce que je vois, nous ressentons plus ce qui est contre la coutume que ce qui est contre la nature » (p. 50).

Si l’humain est détaché de la nature et du besoin par le désir et la jouissance, la coutume et la culture lui tiennent lieu de seconde nature.

Reste la question lancinante de savoir jusqu’où la seconde nature réussit ou non à respecter la première.

René Heyer, professeur émérite, Université de Strasbourg