Cinquième message à nos chers alsaciens et alsaciennes

Le soin des détails

Personne n’est fait pour le confinement. Bien entendu, il y a les moines qui ont répondu à un appel et qui ont fait ce choix. Mais le sens de leur enfermement est clair : ils vont au désert pour chercher Dieu et se convertir tous les jours.

Si nous avons un cœur de moine, suivons leur exemple mais en se rappelant qu’ils tiennent bon grâce à leur dynamisme de prières, leur part de détente, leur jardin, leurs occupations. « Ora et labora. » (prie et travaille) Grâce aussi à une règle précise, des locaux adaptés, des églises, etc.

Bref, tout ce qui manque à ceux qui n’ont ni résidences secondaires ni palais épiscopal (Ils sont nombreux dans ce dernier cas).

De plus, même pour le moine qui a fait ce choix d’amour, la vie cloîtrée s’apprend longuement, méticuleusement, difficilement. On ne s’improvise pas moine.

Pour cette vie monacale, on trouve des enseignements pratiques magnifiques chez les premiers moines (les pères du désert). En voici deux pleins de finesse et d’humour :

« Un jour Abba Longin interrogea Abba Lucius : ‘je veux fuir les hommes’. Le vieillard répondit : ‘Si d’abord tu n’as vécu droitement avec les hommes, tu ne pourras, étant solitaire, vivre droitement.’ »

« Un jeune moine dit à un ancien :

– Comme il est difficile, Abba, d’aimer notre prochain !

– Certainement ! Nous avons l’ordre d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, et notre prochain fait tout pour nous faire désobéir. »

A force d’être confinés, certains demandent déjà à retourner sur leur lieu de travail. Un signe de plus que le confinement est avant tout une épreuve qu’on réussit avec plus ou moins de facilité.

Si, de lui-même, le confinement non choisi rendait meilleur, tous les criminels condamnés seraient canonisés après quinze ans de réclusion. On se battrait pour entrer en prison et on payerait pour y rester.

Mais pour un Jacques Fesch qui s’y convertit, combien en sortent endurcis ?

Le confinement, qu’il soit solitaire ou à plusieurs, ne nous rapporte pas de lui-même à l’essentiel. J’ignore où certains sont allés chercher cette étrange idée. Peut-être dans des romans d’anticipation ou des livres de piété ?

L’expérience commune des moines, des marins et des mères de famille (Ces dernières aussi expérimentées que les autres) indique exactement le contraire : la proximité longue et fermée, la promiscuité forcée et durable, l’isolement continu et tenace donnent une importance démesurée aux détails.

Dans l’armée, avec l’expérience de ces milieux clos que sont les camps, on sait que « le Diable se cache dans les détails. » Chacun peut confirmer cette sagesse humaine toute simple par son expérience.

La vie confinée exagère les détails aux dépends de l’essentiel. Elle nous tient la tête sous l’eau, avec le cerveau asphyxié par les broutilles de l’existence.

Le confinement a un effet loupe sur ces minuscules détails habituellement masqués ou éludés par des sorties, par un travail prenant, par toutes ces stratégies d’évitement que nous inventons au courant d’une vie sociale normale.

Le confinement ne nous centre pas sur l’important : il nous focalise jusqu’à l’obsession sur des faits mineurs, souvent laissés pour compte dans une vie active ouverte.

Au cours de ces semaines prochaines, tentons de soigner ces petits riens de la vie courante puisque nous ne sommes pressés par rien (sauf ces riens, justement). Pour une fois, nous avons le temps du détail, nous pouvons apprendre le sens du détail, la valeur du détail, la justesse du détail.

Je cite à la file indienne :

  • les pantoufles en ordre (Ce n’est pas très compliqué en ce moment, elles sont aux pieds la plupart du temps) ;
  • la vaisselle rangée dans les placards (Laissez faire vos adolescents et vous verrez le temps mis pour retrouver ensuite les serviettes et le sel.) ;
  • le choix du vêtement (encore plus quand nous sommes seul car nous sommes alors en face de nous-mêmes) ;
  • l’exactitude horaire (une seconde ne vaut rien et pourtant elle pèse puisqu’elle enfante les siècles) qui évite de très longues exaspérations.

Bref, soyons suisses pendant quelques semaines. Après tout, en Alsace, nous sommes frontaliers.

Et nous découvrirons alors que Dieu aussi est dans les détails. N’est-ce pas le Christ qui fait remarquer à ses disciples les multiples indices de la présence du Royaume ?

La porte fermée sans la claquer, le sourire esquissé malgré le cœur serré, le service rendu sans qu’on l’ait demandé. Autant de matière première dont le Christ fait son pain d’amour.

Viens Esprit-saint !

Que Dieu vous garde !

+ Luc Ravel
Archevêque de Strasbourg