Bulles d’Art : prenez l’air ! – 5 –

Bulles d’Art

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Bulles d’Art 5

La Vierge aux Rochers, de Léonard de Vinci

Deux versions pour un même sujet

       Version du Louvre (1483 – 1986)           Version de la Nl Gallery, Londres (1495 – 1508)

Léonard de Vinci (1452-1519) est un personnage-clé de la Renaissance italienne. Il a été architecte, sculpteur, peintre et grand dessinateur. Il s’intéressait à tous les aspects de la vie et de la nature. C’était un humaniste, un esprit spéculatif, toujours en mouvement, en question. Il privilégia les phases de la recherche au service de ses rêves, parfois au détriment de leurs exécutions proprement dites.

La version du Louvre est un bois, transposé sur toile en 1806, qui mesure 1.99 x 1.22 m. C’est un tableau mystérieux, emblématique. Son iconographie et son histoire sont complexes. Cette commande a été passée à Léonard de Vinci et aux Frères Predis par la confrérie de l’Immaculée Conception, pour l’église San Francesco Grande à Milan, église aujourd’hui détruite.

Il semble que le tableau du Louvre n’ait jamais été mis en place dans la chapelle. En revanche, la seconde version provient bien de la chapelle de cette église. Vinci aurait pris soin de remplacer l’original par la deuxième version, certainement réalisée par Ambrogio de Predis, sous sa conduite et selon ses propres conceptions.

La Vierge du Louvre est attestée dans les Collections Royales Françaises dès 1627, mais elle y est certainement entrée beaucoup plus tôt. Donc, l’œuvre réalisée entre 1483 et 1486 n’aurait pas satisfait les commanditaires, très pointilleux sur l’iconographie.

Le peintre a une conception novatrice, un peu trop en avance sur son temps :

La Famille : La scène est intime, familiale. Regardée hors contexte, on pourrait ne pas savoir qu’il s’agit d’une Vierge, de l’Enfant Jésus et de saint Jean-Baptiste.

Sont donc représentés saint Jean-Baptiste, l’Enfant Jésus et l’Archange Gabriel sans ailes (on les rajoutera dans la deuxième version). On a bien sûr les auréoles, mais elles sont peu visibles (elles le seront davantage dans la version de Londres). Cette nouvelle manière de peindre est assez choquante pour les contemporains de l’époque car ce sont des personnages qui doivent normalement se démarquer du commun des mortels. Ici, il n’y a pas d’attributs. Saint Jean-B. est généralement représenté avec la Croix, or cette dernière n’apparaît que dans la deuxième version.

La famille n’est pas peinte en respectant la tradition. Le peintre met l’accent sur saint Jean-Baptiste : c’est lui qui se place à côté de la Vierge, c’est lui qu’elle embrasse, qu’elle protège, c’est lui que désigne l’Archange et c’est lui que bénit l’Enfant Jésus !

Dans la seconde version, l’Archange Gabriel ne montre plus du doigt Saint Jean-B.

Donc Leonard a dû revenir en arrière en quelque sorte et proposer une version beaucoup plus satisfaisante, classique et traditionnelle.

Le décor : Dans la première version (repris dans la deuxième), la famille prend place dans un espace presque surnaturel. Le décor est une sorte de grotte, de caverne. C’est un décor très minéral avec quelques végétaux, le ciel se voit à peine. La perspective est bouchée par cet amas de roches un peu étranges.

Placer ces figures divines dans un paysage fermé et étrange, est une originalité.

C’est un tableau qui répond en partie aux attentes des commanditaires puisqu’il va célébrer le mystère de l’Incarnation. Ce tableau est comme une prévision de ce qui va avoir lieu, de la Passion du Christ. Les principaux protagonistes de ce tableau savent ce qui va arriver à l’Enfant Jésus. La Vierge a un regard un peu triste, pensif.

Le petit enfant, s’agenouille, en vénération, car il sait le destin qui est promis au Christ. L’Archange Gabriel le soutient avec son bras gauche.

Il n’y a aucune rigidité dans la gestuelle des personnages. Ils sont composés d’une manière minutieuse. Le peintre ne laisse rien au hasard et va insister sur chaque détail pour montrer la tristesse de ce groupe, et le destin tragique qui va suivre.

Le jeu des regards, des gestes, les mains, leur superposition, la Vierge qui baisse la tête vers Saint-Jean (ses paupières sont dirigées vers le Christ) : Il y a une interaction importante entre chaque figure du tableau. L’Archange Gabriel montre du doigt Jean-Baptiste mais tourne la tête en regardant vers le bas, vers l’Enfant Jésus. C’est un geste de tendresse.

Tout est préparé, inventé d’une manière rigoureuse et précise.

Regardez les deux enfants : ils sont nus. Leur chair contraste en partie avec l’environnement de roches et les vêtements plus sombres des personnages. Les contours sont estompés, ce qui sera une caractéristique de Léonard, mais le modelé des chairs est présent. Observez les jeux d’ombres et de lumière sur les visages.

Pour nous tout ceci est normal. Mais en quoi est-ce novateur à cette époque ?

Le naturel des attitudes, les déhanchés, les têtes penchées, le caractère familial de la scène, l’absence d’attributs dans la première version, la présence du paysage très marquée, sont nouveaux.

Jusqu’à présent, les tableaux religieux montraient surtout des architectures feintes, des poses rigides, avec la Vierge sur un trône, posant les mains d’une manière symétrique sur les deux enfants. Ce tableau annonce tout ce que Léonard va réaliser ultérieurement, avec une figure de la Vierge aux traits doux.

Les visages sont à la fois féminins et masculins. C’est très original pour l’époque. L’iconographie a été un peu provocante mais ce style va se propager très vite. Léonard est un des premiers peintres à avoir proposé quelque chose de doux, emprunt de familiarité, dans le sens intime du mot.

Armelle Boclet-Sassinot

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