Livres : Je lis, tu lis, lisons !

 

JE LIS, TU LIS, LISONS !!!

Chers Amis,

Puisque le livre est à la fois fenêtre ouverte sur le monde

et chemin d’accès vers l’intérieur,

lisons !!!  

 

Chaque semaine, je vous proposerai désormais deux comptes rendus de lecture sur cette page internet. 

Nous pourrons enrichir la rubrique de vos propres lectures. Comment ?

Un livre vous a plu ? Indiquez-moi le titre, l’auteur, l’éditeur et ajoutez un petit texte :

  • roman, essai, biographie, guide, etc. ?
  • résumé, peut-être étayé par une phrase ou deux… 
  • style, rythme…
  • « J’ai aimé » :

Faites-vous plaisir ! Envoyez cela à mediatheque@cedidoc.fr

 

      Les Parfums élémentaires, de Gaston-Paul EFFAT et Isabelle LAURENT, Ed. Gallimard

Livre à quatre mains où chacun, tout à tour, livre son plaisir des parfums. Parfums des origines du monde, parfums de l’essence profonde de la nature ou de la Création par Dieu, parfums de mémoire d’enfance et ceux du corps qui se transforme, envoûtants pour lui, dérangeantes pour elle… Lui a grandi dans un village animiste du Cameroun et elle, dans une ferme vosgienne… Leurs destins se sont croisés en scellant une belle amitié. Leurs plumes s’alternent chapitre après chapitre dans un langage poétique ou plus cru qui fait la part belle aux parfums des campagnes. Des senteurs de la nature aux saveurs dans les assiettes, des parfums d’encens à l’odeur de sainteté, les parfums sont partout et donnent sens à nos respirations. Ce livre est une ode à la vie !

J’ai aimé : la poésie des écritures pour exprimer les parfums « premiers » en l’homme qui le rattachent à la nature.

Extraits

1- Isabelle Laurent 

p.152 : Le parfum est sans limites. S’il possède effectivement toute la science et toute l’histoire de chaque chose, son essence va bien au-delà, à l’image de l’esprit du monde, généreux, entier, et bienveillant. Il enseigne tout être qui le respire, s’il sait lâcher prise. Il n’y a aucune crainte à avoir, il suffit de respirer pour que les enfants continuent à naître et les arbres à pousser.

p.175-177 : la Création du monde

Ma mère, qui me racontait la Création du monde, me donnait à voir non seulement les formes et les couleurs mais aussi les sons et surtout les parfums qui accompagnaient la métamorphose. J’entrais dans le récit, les sens en éveil, pour un voyage en sept jours. (…)Je voyais, j’entendais, et me surprends aujourd’hui à sentir enfin en murmurant à mon tour le récit de la Genèse comme une liturgie des heures(…).

Le premier jour, Dieu tira de la nuit la lumière. Comme dans la symphonie de Debussy, les parfums de la nuit s’effacent, les odeurs s’allègent, se réinventent dans le chaos sombre d’épaisses ténèbres, elles s’éveillent, se frôlent et se cherchent comme des libellules sur le courant de l’onde.

Puis Dieu sépara le ciel de la terre. Ce récit qui sortait de la bouche maternelle me transportait d’un même mouvement au cœur du massif bleu des Vosges, parmi mes chères montagnes à l’odeur d’aiguilles de pin, de feuilles mouillées et de brouillard. La certitude me venait que les quelques mètres qui me séparaient encore de la crête s’abrogeaient, que les vapeurs des nuages baignaient mon visage, que mon âme frissonnait de l’odeur mêlée de la glace du  ciel et de la chaleur de la terre.

Le troisième jour, puis le quatrième jusqu’au sixième, je respirais l’histoire. Quand Dieu créa les astres, il y eut une odeur de soleil. Il était tantôt jaune ou étincelant, tantôt chaud ou brûlant, moi je sentais son parfum qui imprégnait mes papilles. Ce parfum de soleil se dévoile dans la pomme mûrie sur l’arbre, dans le miel épanoui dans son alvéole, dans le chèvrefeuille qui se pâme, tête nue sous les rayons du ciel. (…)

J’écoutais l’histoire dans l’odeur sucrée des bourgeons qui éclosent au printemps, dans l’amertume du blé presque trop mûr juste avant la moisson ; je l’écoutais comme on respire un champ de fleurs, lorsque les fruits à maturité accueillent l’instant de la cueillette. Les odeurs de feuilles, de champignons et de mousse accompagnaient l’espace qui se recouvrait d’arbres sous les mots de la conteuse. Et quand elle évoquait  les troupeaux qui allaient parsemer la terre et les vols d’oiseaux qui envahiraient le ciel, j’enfouissais mon nez dans les plumes, les poils, le crin et la laine en me laissant bercer par l’odeur de suint que j’aimais tant renifler quand mon père tondait les moutons.

L’odeur du paradis.

2- Gaston-Paul Effat

« Quand nous ne savons plus respirer les choses, nous ne savons plus vivre « . « Si on veut continuer à vivre, il faut réapprendre à sentir « .

[La]science du monde […] est déjà en chaque odeur, elle est l’histoire d’une maturation dans l’équilibre intérieur de toutes choses.

p.145(…) féticheuse. Cette dame pygmée de la forêt équatoriale*(…). C’est dans sa forêt qu’elle m’enseigna le monde(…). Il fallait en toutes choses apprendre à écouter. L’écoute de la parole de l’autre. L’écoute de sa propre parole intérieure.

Nous avons trois facultés qui permettent cette écoute : la vue, la bouche et le nez. La vue est ce qui montre le chemin vers l’invisible. Elle est liée à la divinité. La bouche délivre des paroles, faites de pensées et d’actions, et révèle notre fragile condition. Le nez, lui, est l’intermédiaire entre le ciel et la terre, c’est la frontière entre le visible et l’invisible.

Sur l’encens

I .Laurent – p120 : L’encens de Jérusalem, alliance des sens et de l’esprit, concrétion de plantes, de racines, de gommes et de résines naturelles, était la véritable nourriture d’où je tirais toute ma vigueur morale et toute ma force physique. (…)L’encens rappelle à notre vision paresseuse qu’il y a déjà un peu de ciel sur la terre et que notre corps est une chapelle de lumière.

 G-P. Effat – p.126 : la fumée de l’encens nous apprend à goûter les choses les plus élémentaires, dont on ne peut saisir l’essence que lorsqu’on donne congé à une partie de notre être qu’on appelle la raison, qui nous enfonce en elle-même, loin du monde et loin de nous et nous empêche de nous unir au minéral, au végétal, à l’animal.

 

Sur l’odeur de sainteté 

I .Laurent – p.177 : Il n’y a pas plus filante que l’odeur de sainteté, celle qui se vide de tout parfum.

G-P. Effat – p.18-179 : Tala*, dans sa tombe d’herbes et de feuilles, rassemble peut-être aujourd’hui quelque chose qui existait depuis toujours et n’avait pas eu besoin d’humanité pour être ce qu’il est, une réserve infinie de parfums élémentaires (…). Lorsqu’un juste disparaît, tout se passe comme si Dieu sortait de sa cachette, se reposait enfin, cessant d’insuffler la vie, pour se satisfaire d’une odeur agréable.

 

 

         Les Victorieuses, Laetitia COLOMBANI, Ed. Grasset

Vous vous souvenez peut-être du premier roman de Laetitia Colombani  « La Tresse » où celle-ci dessinait avec sensibilité trois destins de femmes. Dans « Les Victorieuses », le lecteur s’attache à Solène, héroïne fictive du XXIème, et Blanche Peyron (1867-1933), commissaire de l’Armée du Salut. Qu’est-ce qui relie ainsi ces deux personnages ? Leur service au secours des femmes les plus démunies.

Solène, brillante avocate, tombe en dépression après un procès perdu et le suicide de son client. L’auteure ne s’appesantit pas sur les effets de la dépression mais sur le changement d’état de son héroïne à partir du déclic que produit en elle l’annonce : « Ecrivain public recherché ».

Dans un style rapide, au phrasé court, le texte est écrit au présent. Les émotions, vives, s’enchaînent et conduisent à des choix, des actions de dépassement de soi.

En tant qu’écrivain public bénévole, Solène entre au Palais de la Femme à Paris, foyer réservé aux femmes seules, ou avec enfants, blessées par la vie. Cynthia, Sumeya, Binta, Salma, Cvetana, Salena ou la Renée sont issues du monde entier. Après la méfiance, chaque regard, bribe de phrase ou sourire est une petite victoire pour Solène. Au fil des lettres qu’elle écrit en leur nom, celle-ci plonge dans le cœur blessé des femmes où se cachent le déchirement d’un enfant laissé au pays, la violence de la rue qui abîme les corps, les effets dévastateurs d’un mariage raté ou d’une enfance dévastée. Solène les admire dans le dur combat qu’elles mènent pour garder un sens à la vie.

Aux chapitres sur Solène succède en alternance le destin oublié de Blanche Peyron, fondatrice du Palais de la femme. Dans le XIXème finissant, plusieurs milliers de femmes erraient misérables dans les rues de Paris. Laetitia Colombani fait renaître Blanche, inspirée, engagée à l’Armée du Salut dès l’âge de 20 ans, très vite remarquée par sa volonté et son enthousiasme. Dépassant les conventions de son époque et consciente de sa singularité, elle ne faisait pas moins preuve d’une grande humilité. Malgré une santé fragile, elle déplacera des montagnes, avec l’aide d’Aubin tout au long de leurs quarante années de mariage, au service des femmes à la rue. Leur projet le plus fou : acquérir l’immeuble de l’angle de la rue de Charonne, trouver les fonds – quelques millions de francs de l’époque – en donnant des conférences (jusqu’en Alsace), en sollicitant les banques, les grandes entreprises et les hommes politiques afin de créer ce qui existe encore aujourd’hui sous le nom de Palais de la Femme.

J’ai aimé : le style concis qui donne souffle au roman, l’humanité des relations, la délicatesse de l’écoute qui répond à la violence, l’humilité (un apprentissage pour Solène, une nature pour Blanche). Instructif : l’histoire de l’Armée du Salut en France.

Extraits

Solène

p.114-115 : (…). Elle n’avait pas saisi jusqu’alors le sens profond de sa mission : écrivain public. Elle le comprend seulement maintenant. Prêter sa plume, prêter sa main, prêter ses mots à ceux qui en ont besoin, tel un passeur qui transmet sans juger.

(…) Dans ces quelques grammes de papier, il y a le poids d’une vie. C’est lourd et léger à la fois. Ce n’est pas rien, songe Solène, d’être dépositaire de cela. Elle pense à la confiance que lui a accordée Binta en lui livrant son histoire. Elle doit en être digne.

(…) Tandis qu’elle écrit, un étrange phénomène se produit. Solène devient Binta. Elle devient Khalidou. Comme si, de ce courrier, elle était à la fois l’expéditeur et le destinataire mêlés. C’est un drôle de sentiment qu’elle ne connaissait pas : celui d’être gagnée par la vie des autres, envahie, habitée.

p.137 : Solène est ainsi : un petit oiseau tombé du nid, qui tente d’éteindre un incendie. Son action est infime, dérisoire – ridicule diraient certains. Mais elle fait sa part.

p.212 : Elle a pensé alors que ces femmes n’avaient pas fini de la surprendre. Et qu’à dire vrai, cela lui plaisait. Ici les règles du jeu étaient brouillées, les cartes sans cesse rebattues, redistribuées. La vie à réinventer.

Blanche

p.179 : Blanche le voit déjà, son Palais de la Femme : un refuge pour toutes celles que la vie a malmenées, que la société a mises de côté. Une citadelle, où chacune aura son logis bien à elle, une chambre chauffée, aérée, confortablement meublée. Une chartreuse de paix.

p.183 : Et Blanche repart en guerre, dans cet uniforme qu’elle n’a jamais cessé de porter. Sa foi est son épée. La confiance et l’amour d’Albin sont ses meilleurs alliés. Ensemble, ils vont continuer à gravir le chemin sur lequel ils se sont engagés il y a près de quarante ans. Si les traits de leurs visages se sont affaissés, si leur démarche est un peu moins assurée que par le passé, l’amour est toujours là. Et il va les conduire jusqu’au sommet.

p.210 : Si le corps de Blanche repose en cette ultime demeure*, son âme est ailleurs. Albin le sait. Elle est dans ce foyer, dans ces couloirs, dans cette salle de réception, dans ces chambres, dans chaque recoin de ce Palais. Elle est dans chaque femme qui l’habite, dans toutes celles qui, un jour, viendront s’y réfugier. L’Histoire ne retiendra pas son nom. Le monde oubliera qui était Blanche Peyron. Cela importe peu, elle n’a pas vécu pour la gloire. Mais une chose d’elle lui survivra. Son Palais. Il bravera le temps et les années. La voilà, la postérité. Le reste ne l’intéressait pas.

Le reste, finalement, ne l’a jamais intéressée.

*[Saint-Georges-les-Bains en Ardèche]

Pascale Tochon