Mgr Ravel en Corée du Sud

Mgr Luc Ravel, archevêque de Strasbourg, a répondu à l’invitation de l’évêque du diocèse de Daegu au Sud-Est de la Corée du Sud car il y a un siècle Mgr Florian Demange, natif de Saulxures dans le Bas-Rhin, fondait ce diocèse.

Mgr Ravel raconte son voyage et nous transmets quelques photos

Voyage Mgr Ravel en Corée du Sud

Mgr Ravel relate les raisons de son voyage en Corée du Sud au micro de Marc Larchet

Voyage en Corée du Sud du 8 octobre au 16 octobre 2018

Lundi 8 octobre

A l’invitation de l’archevêque de Daegu, grand diocèse au Sud-Est de la Corée, Mgr Dominique Blanchet et moi-même, nous prenons notre envol pour découvrir une église sœur, avec laquelle nous travaillons depuis quelques années. Le père Hubert Schmitt, vicaire général de Strasbourg et le père Jean Faye, vicaire épiscopal du diocèse de Belfort-Montbéliard participent de la même découverte.

Avec nous, trois des quatre prêtres coréens qui servent dans nos deux diocèses.

Pourquoi la Corée, pourquoi ce diocèse de Daegu ?

Nous partons sur les traces de deux missionnaires des Missions étrangères de Paris. Le père Achille Robert (1853-1922) était originaire de ce qui va devenir le diocèse de Belfort. A partir de 1877, il sillonne la Corée et fonde la première « cathédrale » de Daegu. Pour beaucoup il reste le père fondateur de l’Eglise de Taegu (ou Daegu aujourd’hui).

En 1911, il accueille le première vicaire apostolique (ou évêque) Monseigneur Florian Demange.

Florian Jean-Baptiste Demange naît à Saulxures, dans le Bas-Rhin, le 25 avril 1975. Il entre au séminaire des Missions Etrangères de Paris, y est ordonné prêtre en 1898 et part quelques jours plus tard pour la Corée qu’il atteint en trois mois et où il meurt quarante plus tard, le 9 février 1938.

Entre temps, il est nommé vicaire apostolique de Taegu, ce diocèse que nous allons découvrir cent ans plus tard vibrant encore d’une ferveur formidable.

D’un coup d’aile de Boeing 777 , nous survolons pendant onze heures l’Europe, la Russie et la Chine, pour franchir sept fuseaux horaires. Et je songe à ces longues traversées incertaines vers ces missions extrêmes.

A ces départs sans retour, à ces dévouements sans reculs. Fallait-il que l’inconnu nous appelle pour partir sans regrets ? Pour dépenser sa vie d’un coup, sans la négocier mille fois contre le monde et la reprendre cent fois par nos hésitations de débutant ?

Mardi 9 octobre

L’aube sur Séoul brouille nos esprits restés à l’heure nocturne de Strasbourg. Dans le hall de l’aérogare, un robot humanoïde vient à ma rencontre, à hauteur d’homme (local). Mais nous n’arrivons pas à nous comprendre et il se détourne de moi pour rouler vers d’autres humains plus à sa mangue.

Cet accueil n’est pas très convenable mais je ne m’en formalise pas. A quand les humanoïdes polyglottes ?

Un bus nous attend pour Daegu, situé à quatre heures de route. Emotions intenses sur la route malgré la torpeur envahissante du sommeil.

Le conducteur garde précisément la voie de droite et il n’entend pas la laisser, filant comme un supersonique ignorant l’état de la voierie. Du coup, nous regardons le paysage.

Ainsi, sur 300 kilomètres, défilent des montagnes ciselées et des vallées franches. Un ciel de lait ou d’argent laisse se découper des piles d’immeubles, agglutinées par oasis, où s’entasse une population surabondante.

Pour une surface grande comme le cinquième de la France, la Corée abrite 51 millions de personnes. On comprend le saisissement de nos amis coréens quand ils découvrent une France rurale à moitié vide.

Monseigneur l’archevêque et son auxiliaire nous accueillent au grand séminaire de Daegu et nous allons déjeuner ensemble dans un restaurant italien au cœur de cette ville de trois millions d’habitants.

Récemment construit sur l’emplacement du premier séminaire, le grand séminaire nous donne l’occasion d’une rencontre avec les séminaristes du diocèse. Nous entrons là dans la préoccupation majeure des diocèses coréens qui, tous, rencontrent une crise des vocations rapide et brutale.

A Daegu, il y a dix ans, on trouvait 250 séminaristes. Ils sont 96 aujourd’hui. Une maison dans la montagne accueillait les « propédeutiques » pour une année spirituelle.

Elle a dû fermée faute d’inscrits. S’ils sont encore 22 diacres en dernière année, ils ne sont plus que 4 séminaristes en deuxième année.

En Corée, on compte tout et on ne cache pas les chiffres. Je suis convaincu comme eux que le réalisme ne s’oppose pas à l’Espérance : au contraire, il permet de lire les signes des temps et de ne pas s’accrocher à l’illusion de redémarrages magiques.

Le décrochage est sans nuance : il nous rappelle celui de notre grand séminaire strasbourgeois. Même ampleur dans les années cinquante-soixante puis fonte irrémédiable de nos ordinations.

Les séminaristes de Daegu attendent une parole d’un archevêque qui se pose les mêmes questions qu’eux. Je les assure de mon soutien et je leur promets que je ne garderai pas pour moi la réponse si je l’avais.

Il me semble nécessaire d’ouvrir la question des vocations sacerdotales à celle des vocations féminines dans la vie consacrée où la baisse en Europe est pire encore. C’est la consécration totale à Dieu qui pose problème.

Cherchons ensembles les causes. C’est là une bonne occasion de partager avec les professeurs et les séminaristes qui s’interrogent avec lucidité.

Aux approches généralistes sur la sécularisation, sur l’individualisme, sur le matérialisme, sur le nombre d’enfants, sur les résistances des familles, on pourrait joindre une méditation sur la volonté de Dieu.

Le Christ n’est-il pas le maître de l’histoire ?

Combien de fois avons-nous dit ou entendu dire de façon sentencieuse : « Dieu appelle autant qu’avant mais l’homme ne répond pas ! ».

Comment le savons-nous ?

Avons-nous eu une confidence de Dieu sur le thème du nombre réel des vocations en France ou en Corée ?

Par crainte de paraître pessimistes, peu de personnes osent contredire ce genre d’affirmations gratuites. Avons-nous vraiment rencontré beaucoup de jeunes gens évidemment appelés par Dieu et détournés de leur appel pour se marier ?

Que le Seigneur appelle et que des jeunes aient plus de mal qu’auparavant à répondre, c’est une certitude. Mais quand au nombre, sommes-nous les maîtres de l’Eglise pour savoir ce qu’il serait bon pour nous ?

Un prêtre est au service des baptisés. Si ceux-là sont beaucoup moins nombreux, est-il besoin encore de cohortes de prêtres ?

Le problème des vocations particulières ne vient-il pas avant tout des communautés chrétiennes fidèles mais élimées, courageuses mais réduites, dispersées et pourtant restant dans l’entre soi ?

On pourra objecter que, s’il y avait beaucoup de jeunes prêtres et de jeunes consacrés, cela repartirait. Qu’ils pourraient être le fer de lance de la nouvelle évangélisation etc.

A quoi, malgré nos doutes et nos méconnaissances du dessein de Dieu, nous pouvons répliquer que cette baisse, mesurée aujourd’hui (en tout cas en Alsace), a eu lieu au moment où prêtres et religieuses maillaient le terrain d’une façon exceptionnelle.

Serait-ce qu’ils n’ont pas su faire ?

Aux séminaristes de Daegu qui m’interpellent sur ce thème, j’évoque les grands textes du Concile Vatican II sur l’Eglise.

J’essaie d’inscrire notre réflexion commune sur le primat donné au Peuple de Dieu et à la mission des baptisés dans le monde.

A-t-on vraiment pris en compte la vocation et la responsabilité du baptisé dans le monde ?

N’a-t-on pas détourné leurs énergies spirituelles vers l’intérieur de nos communautés au lieu d’en faire un levain dans le monde ?

Dieu n’appellera-t-il pas des prêtres pour servir les baptisés qui se lanceront dans la formidable mission d’évangélisation du monde ?

Mercredi 10 octobre

Petit déjeuner avec les professeurs du Grand Séminaire.

Accueil officiel par l’archevêque Mgr Thaddeus Cho Hwan-kil et son évêque auxiliaire.

Ils nous présentent l’histoire de l’évangélisation de la Corée et du diocèse.

Certains chiffres (qu’ils publient avec une rare précision) nous surprennent. Ainsi le nombre d’enfants baptisés (1761) est trois fois moindre que le nombre de baptêmes d’adultes (4933).

Deux facteurs jouent ensemble pour expliquer ce chiffre : l’évangélisation récente qui atteint les adultes et le très faible nombre de naissances (taux de fécondité de 0,9).

Je m’autorise à faire un parallèle entre les abbayes-mère qui ont fondées les abbayes-filles et les églises (diocésaines)-mères qui ont fondées des églises (diocésaines)-filles.

Cette métaphore me permet de visualiser les liens historiques entre nos deux diocèses qui ne peuvent pas plus disparaître que ne se détruisent les liens de sang.

Mais ici, c’est du sang spirituel dont il s’agit, celui des martyrs français et coréens qui ensemble ont été torturés puis mis à mort.

Un passé nous a unis ; un présent nous tient ensemble avec deux prêtres coréens en Alsace ; comment l’avenir sera-t-il vécu pour féconder ce partage d’un même sang ?

Ou, pour le dire autrement, comment pouvons-nous vivre la catholicité de l’Eglise par un jumelage effectif ? Cette question, concrète et fortement mystique, percute l’une des journalistes qui me la représente l’après-midi même.

De cette rencontre, aux débuts formels mais aux suites détendues, je retiens cette idée que nous n’avons pas de service pour l’Eglise universelle en Alsace.

On pourrait imaginer un service ou une personne référente qui nous permettrait de vivre la catholicité de notre église d’Alsace dans des liens vivants avec d’autres églises.

En ce sens l’Eglise a pour vocation de vivre une planétisation, le mot est du père Teilhard de Chardin, qui respecte les cultures.

La France, la Corée sont deux pays de très haute culture.

La Corée a sa langue et a inventé son écriture. Sa géographie et son histoire en font un pays unique mais pour l’heure brisé en deux, séparé par l’idéologie et par la crainte.

Devant la reproduction de la grotte de Lourdes dont nous fêtons le centenaire, j’ai prié pour que ce pays retrouve son unité et que chacun puisse y vivre pleinement la liberté religieuse.

Dans le diocèse de Daegu, sur une population de quatre million et demi d’habitants, il y a cinq cents mille catholiques. Un cinquième pratique régulièrement.

Malgré les différences historiques et culturelles, les enjeux pastoraux ressemblent fort aux nôtres. Par exemple, le nombre très important de baptêmes d’adultes n’enlève rien à la difficulté de fidélisation des néophytes.

Un abandon rapide de la pratique ne correspond pas avec l’ardeur qu’on s’attend à trouver chez de nouveaux convertis. Où est la ferveur d’antan ? Chez nous, chez eux…

Sur quelques hectares, donnés par un lointain bienfaiteur, au cœur de la ville, on trouve donc l’université catholique, le grand séminaire, l’archevêché, les services diocésains, la réplique majestueuse de la grotte de Lourdes, le cimetière des premiers prêtres etc.

Tout autour de ce site préservé où se presse la vitalité du diocèse, des rangs serrés de tours d’habitation. L’archevêque nous conduit sur la tombe de Monseigneur Florian Demange. Impressionnés nous laissons courir notre prière pour cette église-sœur, pour ses missionnaires hardis que n’effrayaient ni la distance, ni la fatigue, ni les écrasantes persécutions.

Quand je prends sur les épaules le poids de ma charge épiscopale, il m’arrive de plier intérieurement sous le fardeau, malgré toute l’aide qu’on m’apporte. Mais quand je repasse ainsi sous mes yeux et dans la mémoire, ce qu’on fait nos anciens à l’autre bout du monde, à partir de rien ou de si peu, je rends grâce que Dieu donne de telles grâces pour accomplir de telles missions.

Ce voyage est avant tout un pèlerinage. Il se poursuit sur la trace des martyrs de Corée dont à peine une centaine sont aujourd’hui canonisés. Nous les rencontrerons tout au long de notre semaine.

On débute cette mémoire du sang versé par l’ancien tribunal de Daegu, transformé en martyrium, où furent jugés de nombreux chrétiens avant d’être mis à morts.

Prêtres venus en cachette, laïcs du lieu, tous y passèrent. J’ai cette impression de revenir aux débuts du Christianisme, vingt siècles en arrière pour nous, deux siècles pour eux.

Au cours de l’après midi, nous ouvrons une splendide exposition d’art floral sacré. Sur le thème du rosaire, s’expriment toute la finesse des doigts et la délicatesse du cœur.

Des artistes femmes, en tenue traditionnelle s’essaient à nous présenter leurs œuvres. L’art est universel, pas la langue. Mais je comprends l’essentiel de ces compositions qui sont aux bouquets ce que sont les icônes aux tableaux.

Nous ne sommes plus dans l’art simple, époux de la beauté, mais dans l’écriture du Mystère. Chaque œuvre porte le sens que nous trouvons dans le livre de l’Evangile. Pages de fleurs où se donne Dieu à toucher, là par les mots, ici par la vue.

Dans les nombreux entretiens avec les journalistes, et sur lesquels, je reviendrai, on m’interpelle sur la piété mariale. Elle nous unit à travers la Vierge de Lourdes, bien entendu, mais davantage encore : par la maternité de Marie sur nos églises locales.

Dans les difficultés que nous rencontrons actuellement, je ne peux m’empêcher de reprendre la question de Dom Giussani : est-ce le monde qui a quitté l’Eglise ou l’Eglise qui a quitté le monde ?

La sécularisation est-elle la source de tous nos maux et de nos difficultés présentes ?

La journée s’achève avec la prière commune chez les sœurs de saint Paul de Chartres. Elles aussi enregistrent une baisse notables des vocations divisées par deux en dix ans.

Et leur dévouement n’est pas en cause… Alors, quelle en est la cause ?

jeudi 11 octobre

Chaque matin, retournant mille lieues en arrière, nous assurons notre petit déjeuner avec des tartines de beurre, du café, un peu de yaourt alors qu’un buffet de soupes et de bœuf pot-au-feu nous est proposé. Mais on est là dans le lieu même des habitudes alimentaires bouleversées par des repas aux saveurs nouvelles.

Suit la visite d’un immeuble considérable, propriété du diocèse, où les médias catholiques ont leur siège. Journal papier quotidien à diffusion régionale, hebdomadaire catholique à vocation nationale (100 000 exemplaires) et radio catholique forment un ensemble cohérent mais à l’équilibre financier délicat, semble-t-il.

On sent, derrière ces médias, toute la volonté d’évangélisation des fondateurs dont fait partie Monseigneur Demange . On devine aussi une force économique que nous n’avons plus guère en France. Les éditions numériques commencent à peine ce qui, dans un pays à la pointe des technologies numériques, peut interroger.

Les questions posées à la Radio sont abruptes : quelle est votre première impression du diocèse de Daegu ?

Mais comment y répondre alors que nous en avons vu encore si peu d’une église aujourd’hui adulte ? J’évoque la qualité de l’accueil soigné jusque dans les moindres détails.

J’admire la reconnaissance manifeste pour nos missionnaires français venus mourir ici. Ils se savent redevables de ce don qu’ils nous retournent à l’heure actuelle en venant comme missionnaires chez nous

Ces hommes, français missionnaires que nous avons oubliés chez nous, sont vénérés ici comme des fondateurs dont on cultive la mémoire. Ici et là, on trouve des petits musées qui leur sont dédiés : les longues barbes du père Achille Robert et celle de Monseigneur Florian Demange accrochent notre regard sur toutes les photos.

Au cours de l’entretien radiophonique, on me questionne sur  mes premiers sentiments face à la réplique de la grotte de Lourdes dont nous allons célébrer le centenaire. Je prends conscience au fur et à mesure des jours qui passent de l’importance donnée à ce lieu que Mgr Demange a voulu comme un lieu de pèlerinage. J’évoque alors ma famille et ma Patrie liée toutes les deux à Marie et à Lourdes…

Le programme passe ensuite par une messe à la principale cathédrale, la plus ancienne construite par le père Achille Robert puis agrandie par Mgr Demange. Ils l’ont réalisée en briques grises et rouges dans une architecture néogothique.

On se sentirait presque chez nous sauf que l’église est pleine, essentiellement de femmes. Décidemment les femmes pratiquent plus volontiers en tous continents… L’épître aux Galates me permet de prêcher sur l’importance de rester fidèle à la foi, celle de nos anciens ou de nos ancêtres dans la foi.

Pour tous Abraham, pour eux ces martyrs dont nous croisons la présence en chaque église. Ces pères dans la foi nous murmurent à l’oreille : « Crois ! Garde la foi ! ». Et nous pouvons mesurer ce qu’il nous appartient de mesurer dans la foi, sa capacité à nous donner pour le Christ. Que suis-je prêt à donner gratuitement pour la foi ? L’argent ? La renommée ? La santé ? La vie, peut-être… ?

Il nous faudra bien, un jour pas trop lointain, recommencer à parler en Occident de « sacrifice »…

L’après-midi nous quittons la ville de Daegu pour les montagnes, jamais très éloignées il est vrai. Au monastère bouddhiste de Donghwasa, fondé au VIIème siècle, le supérieur nous accueille très aimablement pour un échange en forme de dialogue interreligieux (qu’il maîtrise à l’évidence).

Je retiens de son partage : « Les religions servent à la maîtrise du temps. » (Mais j’ai quand même vu un moine courir !) « L’homme aveugle dans les ténèbres fomente la guerre. Celui qui a reçu la lumière, engendre la paix. »

Au pied d’un Bouddha de 33 mètres de haut, nous faisons l’expérience de ce passage des ténèbres à la lumière en parcourant un long tunnel parfaitement obscur ouvrant sur une statue du Bouddha éveillé. Moments riches de spiritualité et de fraternité. La vie monastique traverse les temps en Occident comme en Orient.

De là, nous pénétrons un peu plus avant dans la montagne, nous élevant dans un air toujours plus sec et froid. Une deuxième fois, les martyrs se présentent à nous. A Hanti, ce n’est plus le Droit et le procès mais le massacre sans jugement sur la seule dénonciation, par un renégat, du fait d’être chrétien.

Imaginons une entaille dans la montagne couverte d’une toison épaisse de pins. Dans un pli de terrain les bois  gardent le secret d’un minuscule village, des cases de boue et de paille dont on voit encore quelques exemplaires un peu plus bas.

Des chrétiens se sont réfugiés là, dans le pus grand secret, fuyant les persécutions. Invisibles aux yeux des hommes, travaillant l’argile, tournant et cuisant des pots. Trahis par un des leurs, ils sont assaillis par surprise et tentent de s’enfuir sur les pentes avoisinantes.

Rattrapés les uns après les autres, ils sont décapités et leurs corps laissés exposés aux bêtes. Des chrétiens reviendront des mois plus tard pour les enterrer.

On peut ainsi parcourir la longue et sinueuse piste ponctuée des 37 tombes.

Éclairées par le soleil couchant, rien que des croix blanches éparses entre les roches rondes. Des laïcs, simples chrétiens, chrétiens jusqu’au bout, qui avaient le choix de l’apostasie mais qui lui préférèrent celui de la foi.

Sous un ciel net, d’un bleu irréprochable où s’impriment la dentelles des branches, leur sang semble encore frais parmi les pins. Mais le sang des martyrs sèche aussi au soleil du monde. Quelle fécondité encore aujourd’hui 150 ans plus tard ?

Seule la foi fertilise et féconde. Mais, quand elle mute en vagues croyances, quand elle laisse le vent de la route et les lointains départs, quand elle préfère les certitudes immobiles et les habitudes de prières, peut-elle porter encore des jeunes vies toutes consacrées au Christ ?

Vendredi 12 octobre

Les jeunes sont formidables !

Nous rendons visite à deux établissements scolaires catholiques de Daegu.

Le premier, une « high school » de top niveau, où la sélection se fait au départ et à la fin. Dans le hall d’entrée, trois diplômes d’honneur récompensant les meilleurs élèves du pays.

Trois fois de suite, c’est un élève du lycée qui a été honoré. Un quatrième tableau encore vide du nom du futur diplômé, avec un grand point d’interrogation qui semble dire à tous les élèves entrant : « qui d’entre vous sera le suivant ? »

La Corée est connue pour la propension des parents à pousser leurs enfants à la réussite scolaire maximale. Les jeunes travaillent de 7h30 à 22h00.

Les 600 pensionnaires ne perdent donc pas de temps en transport. Uniforme de rigueur et séparation garçons-filles au secondaire. Les classes sonnent d’un silence impressionnant. Discipline et concentration.

Rien de pire qu’un échec scolaire. Le directeur nous dit en souriant : « ici, on massacre les étudiants ».  Il veut dire qu’il y a une exigence et une volonté de réussite absolues.

A 400 élèves garçons, parmi les plus grands, je m’adresse une bonne vingtaine de minutes. Je les invite à conjuguer la force mentale avec la rencontre de Dieu. Je leur parle du silence pour compléter la science, du désert pour donner sens à leur vie.

Un élève rebondit en fin de séance par une question : quel est pour vous le sens de la vie ? Le prêtre que je suis repasse mentalement en une fraction de seconde ce qui fait son bonheur : se mettre au service de la rencontre entre un homme et Dieu. Voilà mon sens, voilà ma joie.

Autre décor, autre ambiance à l’école primaire catholique où nous sommes reçus par un orchestre philharmonique composé d’enfants dont certains ne touchent pas le sol quand ils sont assis. Qualité et concentration impressionnantes.

Puis des danses des plus petits sautillant avec finesse. Enfin des mots touchants de bienvenue auxquels nous répondons en les assurant que nous serions heureux de leur serrer la main à chacun d’entre eux. Et nous sommes pris au mot ! Tous passent devant nous, serrés les uns contre les autres mais pas un n’y échappe. La tête me tourne de les voir défiler à tout allure devant moi, en un flot mobile de visages riants.

Ici, on ne traîne pas. C’est peu de le dire, il faut le voir et le vivre. Les coréens mangent la vie avec appétit. Ici, on marche calmement mais d’un pas vif. On va vite sans se bousculer. Il n’y a pas de temps à perdre. Les gestes sont précis, le pas est pressé, les sourires  sont instantanés.

Les repas n’attendent pas, ils ne durent pas non plus. Vraiment, chaque culture en ce monde, chaque tissu humain support intérieur et social des peuples,  chaque « référentiel » commun pourrait se définir dans son rapport à l’espace mais plus encore dans son rapport au temps.

Dis-moi ta temporalité et je te dirai qui tu es. Avec un humour qu’ils saisissent immédiatement nous demandons à nos trois missionnaires coréens en France, si les mots « calmement » et « lentement » existent en coréen. Ils nous répondent du tac au tac que le mot et l’idée existent bien mais jamais incarnés !

L’après-midi, on nous propose de goûter à la médecine orientale. Dans un hôpital catholique, unique en Corée (et peut-être au monde), les médecins conjuguent dans les soins la médecine occidentale et la médecine orientale. Nous y allons avec un curiosité attentive, disons prudente.

Le bâtiment est d’une modernité incroyable, tout y est ample et serein. La sérénité fait partie de la « thérapie totale » (nous dirions « globale ») où sont pris en charge les dimensions corporelle mais aussi psychologique et spirituelle car il y a un aumônier et une chapelle. J’en suis jaloux.

Quand on connaît l’évitement de notre médecine à l’égard du religieux (pour ne pas parler de chasse aux sorcières), on devine notre retard, essentiellement dû aux préjugés occidentaux drainés par une laïcité jalouse de ces prérogatives matérialistes. Quand on voudra bien, en France, revenir à l’unité de l’homme…

A Daegu, l’actuel archevêque a fait construire une deuxième cathédrale, une co-cathédrale, la première n’étant plus en correspondance avec le nombre de pratiquants actuel. En réalité, nous attend pour la visite un ensemble formidable, d’ampleur et d’unité.

Au rez-de-chaussée, une galerie de boutiques louées permet d’équilibrer la gestion. Il a vu loin et grand. Et le diocèse a fait le choix d’une architecture classique, épouse de notre Tradition, sans comploter avec une modernité qui pèse aujourd’hui sur certaines de nos églises contemporaines.

L’ensemble est sobre, résolument suréquipé, proportionné à la pratique actuelle encore considérable. Qu’en sera-t-il demain ?

Un concert en soirée termine la préparation à la grande journée du centenaire de la grotte de Lourdes. Peuple à la langue et à l’oreille musicale, les chorales catholiques travaillent nos musiques sans s’ouvrir à leur musique traditionnelle.

Samedi 13 octobre

Le point culminant de notre pèlerinage (car c’en est un).

Vu de loin, le centenaire de la consécration d’un fac-similé de la grotte de Lourdes semble être un détail, sympathique au demeurant, un épiphénomène de la vitalité d’une église qui aime laisser les traces de sa piété dans l’espace. C’est ainsi que notre paysage français s’est enrichi de croix de chemins, d’oratoire et autres chapelles.

En réalité pour l’archidiocèse de Daegu, la construction de cette grotte appartient aux actes fondateurs du diocèse. S’il en était besoin, nous pourrions en trouver une preuve supplémentaire dans les années de préparation diocésaine de ce jubilé.

De quoi s’agit-il ?

Au plan de l’histoire, nous retrouvons notre alsacien, Mgr Florian Demange. Consacré premier évêque de Daegu, il arrive avec des projets immenses : la construction d’un séminaire, celle d’un évêché et l’agrandissement de la cathédrale, bâtie par un autre prêtre français remarquable, le père Achille Robert.

Et il promet à Dieu qu’en cas de réussite il construirait un lieu de pèlerinage avec une grotte de Lourdes. Grâce à une volonté de fer et des grâce providentielles, il mena à bien deux de ses trois projets (le troisième ayant évolué entre temps). Il tint parole.

Cette grotte est donc directement liée aux structures fondamentales du diocèse à travers le vœu de son premier évêque. Sa devise épiscopale « Confide et labora » (Confie-toi et travaille) se trouve parfaitement illustrée dans cet enchaînement remarquable (7 ans à peine pour tout achever).

Ainsi, le 13 octobre 1918, il consacrait le lieu et confiait le diocèse à la Vierge de Lourdes. Cent ans plus tard, jour pour jour, nous sommes donc sur les « fonts baptismaux » du diocèse.

Une assemblée de 4000 personnes, essentiellement féminines, se serre sur la pelouse précédant le sanctuaire. Il est 10h00 du matin quand commence un concert d’enfants puis le chapelet. La prière ruisselle de partout, on la sent pénétrer les murs de la grotte, montant de la foule comme la rosée s’élève de la terre.

Pour tous ces catholiques, 1918, c’était hier… Il y a peu, vivaient encore les derniers témoins de cette époque des fondations. Parmi eux, ces premiers prêtres entrés dès 1914 au séminaire que Mgr Demange avait placé sous le patronage de saint Justin, martyr et philosophe.

Pour nous en Europe, vieille chrétienté que le pape François nommait « grand-mère », un temps long nous sépare de ces moments initiaux du Christianisme. Loin de la Source, garderons-nous la même force du courant ?

Ici tout est encore chaud, tout frais dans les mémoires actives du cœur. La ferveur en est le premier témoin. Le second en est la reconnaissance que les catholiques coréens nous vouent parce que nous sommes avec eux.

La liturgie avance, elle aussi, très semblable à la nôtre, sérieuse mais joyeuse, sans temps mort. Mais on est en Corée…

La couverture médiatique est impressionnante. Les chants très vifs sont repris par tous. Seule ombre au tableau, minuscule bémol dans cette action de grâces : peu de jeunes et peu d’hommes.

A la clef de cette remarque, qui n’enlève rien à la magnifique piété du peuple rassemblé ce matin là, une interrogation : notre expérience française, avec l’implosion de nos chrétientés en quelques années, pourra-t-elle leur servir pour éviter le décrochage ?

L’énergie coréenne prend ensuite la place au sortir de la célébration : mains serrées, photos quémandées, sourires, bonheur de nous approcher. Nous sentons combien notre présence les honore. Davantage encore : notre présence proche les replonge dans la vitalité de leurs origines chrétiennes. Il suffit d’être français…

Le repas festif avec les prêtres dure un bon trois quart d’heure, c’est dire que les alsaciens ne s’y retrouveraient pas forcément. Puis nous roulons vers la première paroisse fondée par le Père Achille Robert. On y construit une toute nouvelle église en style local : le père Robert avait procédé pareillement mais un incendie bois et la paille au profit de la brique et des tuiles.

Heureux retour en arrière, au bon sens du terme, avec une charpente monumentale en style coréen. A la limite de l’ensemble paroissial, est ensevelie une jeune coréenne, Li, martyre retrouvée sur les dires de témoins et dont l’égorgement a été attesté par les médecins qui analysèrent ses restes.

Nous marchons à la suite de ces témoins, simples laïcs, fidèles au Seigneur, massacrés après des tortures en public destinées à faire renier les autres. Ce sol rend aujourd’hui hommage à la force inouïe de la foi dans un cœur qui l’abrite.

Que sont loin de cette foi les croyances qui nous habitent mais qui ne nous portent plus à l’extrême de l’amour ! Au fil des jours nous sommes de plus en plus touchés par ce sang des martyrs.

La vitalité monastique tient aussi une place remarquable dans cette jeune église. Un puissant monastère bénédictin nous accueille le soir. Il représente l’histoire de cette arrivée des moines, au début du XXème siècle, dans ce qui est aujourd’hui la Corée du Nord.

En 1949, au tout début de la guerre, les communistes ont envahi le couvent, tué 39 moines, expulsé ou déporté les autres. La cause de béatification de ces moines assasinés est aujourd’hui ouverte. Les martyrs ne sont pas si loin qu’on pourrait le croire.

Cette abbaye florissante continue l’œuvre commencée il y a un siècle avec des écoles, des artisanats et cette présence de vie monastique chrétienne au sein d’un pays qui ne manque pas de monastères bouddhistes.

Mais là encore les vocations baissent sans se tarir. La question de la foi et de la vocation, et celle du martyre et de la mission croisent encore une fois notre route.

Le diocèse de Daegu lors de son deuxième synode en 2011 a cherché à réagir à cet pente descendante. Moins de jeunes, moins de vocations, moins de pratiquants. Le diocèse a fait le choix de la mission « ad extra » en envoyant pour la première fois des prêtres diocésains missionnaires à l’étranger (Colombie, France…).

Voilà ce qui nous vaut d’avoir chez nous le père Clément Sim. Choix décidé, choix courageux. La générosité n’est-elle pas la meilleure façon de relancer l’Evangile quand il s’étouffe parce qu’il est asphyxié par nos plaintes et nos habitudes ?

Dimanche 14 octobre

Aujourd’hui, sans quitter la Corée, ma pensée va aussi à Rome où se tient la canonisation du pape Paul VI. Je voue une admiration profonde à ce pape dont les prophéties arriment encore l’Eglise au monde et le monde à l’Eglise, malgré le monde, malgré l’Eglise.

Nous quittons Mgr Thaddeus Cho, l’archevêque, avec la ferme intention de se revoir en France. Les liens historiques ne demandent qu’à être activés par des échanges entre nos deux diocèses. On sent que le père Clément Sim sera une cheville ouvrière de ce jumelage d’actions dans la continuité de ce parrainage de l’histoire.

Notre mission en Alsace recevrait beaucoup de ces rencontres. Car l’Alsace a été de toujours une terre profondément marquée par les missions lointaines. Tant de missionnaires, envolés au bout de la terre, revenaient au nid natal, quand ils le pouvaient, pour témoigner de leur mission et recueillir les fonds nécessaires.

Les alsaciens continuent d’être très sensibles à ce rayonnement auprès de peuples et sur des cultures qui diffèrent des nôtres. Il nous faut reprendre à neuf la construction d’une connivence missionnaire entre églises-sœurs. Le réveil de l’esprit de mission vers les périphéries passera par cette internationalisation de notre présence au monde, par la catholicité de l’Eglise vécue jusque dans nos paroisses rurales.

Notre sensibilité alsacienne nous y prépare. Il nous reste à la réaliser pratiquement. Comment ?

Certainement des échanges entre jeunes, des pèlerinages sur les traces de nos martyrs chez eux et sur les marques de leurs racines chez nous, des missions communes nous porteront très haut dans la joie de l’annonce. Si « nul n’est prophète en son pays », nous a rappelé notre Seigneur Jésus, nous pouvons l’être ailleurs que chez nous, non pas par goût de l’exotisme mais pour manifester ainsi l’étrangeté de l’Evangile.

Car aucune accoutumance à l’Evangile ne doit réduire ce caractère décalé de la foi même si nos vieilles chrétientés l’ont presque perdu à force de considérer les choses chrétiennes comme allant de soi. Mais rien n’allait de soi quand, pour la première fois, il y a vingt siècles, a retenti la Bonne Nouvelle en Israël. Rien n’allait de soi, il y a trois siècles en Corée, quand les premiers chrétiens ont découvert le Christianisme par des livres venus de Chine.

L’Evangile de ne va pas de soi : il est un don toujours surprenant.

Je retourne avec le père Hubert Schmitt au mémorial du tribunal, dans le centre de Daegu. Là furent jugés des centaines de chrétiens. Ils avaient pour eux l’avantage d’un jugement, auxquels d’autres n’eurent pas droit, mais ils avaient contre eux le désavantage de la torture qui précédait la mise à mort.

Des reconstitutions très évocatrices de ces abominations nous aident à entrer dans le grand mystère de la foi forte, qui tient l’âme quand le corps part en morceaux. Qu’est-ce qui est le pire ? Subir la torture soi-même ou assister à celle de ses amis ?

Rien ne leur furent épargner de ce que l’imagination humaine impose dans sa folie maléfique.

Dans ce même mémorial, on garde précieusement de nombreuses traces de l’évangélisation de ce coin d’Asie, ce pays du calme matin où la foi entra par la pensée.

Le temps mis pour semer l’Evangile mesure la patience de Dieu. Dès la moitié du XVIIIème siècle, des coréens lisent des écrits spirituels chrétiens. Ils s’en imprègnent et commencent à diffuser l’Evangile.

Mais comme les vagues viennent frapper la côte maritime, les persécutions les bousculent à intervalles réguliers. Elles les broient, en tuent une grande partie mais sans jamais les détruire complètement.

Comme dans les premiers siècles de l’Empire romain, entre deux persécutions, des accalmies permettent une nouvelle respiration chrétienne. Ces à-coups terribles sur des communautés aussi fragiles n’auraient dû laisser que cendres et ruines.

Ils firent se lever une église féconde et vivante. Une église aujourd’hui adulte. Une « église-fille » devenue une église-sœur.

La ville de Daegu n’a plus rien d’un album photo pour chrétien rêveur de mission en casque colonial.

Après l’occupation japonaise et la guerre qui la laissa coupée en deux, la Corée s’est engagée dans un développement économique prodigieux qui en fait une de économie les plus fortes du monde. Ce choix décidé, voire conquérant, pour le monde occidental, ses valeurs et ses richesses, fait de la société coréenne une copie conforme des nôtres.

La rencontre du soir avec les jeunes chrétiens investis dans des mouvements le confirme.

Après la messe du dimanche soir, à la paroisse des jeunes de la ville, nous les interrogeons sur les joies et les espoirs mais aussi sur leurs peines et leurs angoisses. Le constat est stimulant et provoquant.

Ici, comme chez nous, même bonheur matériel accompagné des mêmes phénomènes sociaux mortifères : suicides (« véritable problème de société », me confiait le père Sim alors que nous étions sur la terrasse d’un grand magasin, où se vendent tous les produits de luxe que nous trouvons à Paris), divorces, mariages tardifs, fécondité inférieure à 1, absence de sens, stress permanent au travail…

Que leur manque-t-il des plaies d’Egypte, si durablement décrites dans le livre de l’Exode, au moment où Pharaon refuse de laisser sortir le Peuple pour aller prier le Seigneur au désert.

Peuple pressé, peuple actif, peuple souverain par sa haute culture, peuple courageux mais peut-être demain peuple exsangue, sans immigrations, vieillissant sous les vents contrariants d’un matérialisme pratique sous l’emprise duquel nous sommes aussi.

Des jeunes, étudiants et professionnels, portent des mouvements très dynamiques, axés sur la mission, sur la parole de Dieu ou sur les partages spirituels.

Je suis personnellement frappé par la dimension spirituelle : chaque cycle de formation s’achève par un temps de retraite (deux ou trois jours au minimum). Comme nous, dans nos communautés, ils ont perdu l’ancrage territorial portés naguère par l’Action Catholique (jadis très vivante en Corée) ou les patronages.

Il nous faut se rappeler qu’ils ont bénéficié de la même pastorale qui nous animait dans la première moitié du XXème siècle. Aujourd’hui, ils misent sur la guérison que le Christ apporte à des jeunes, blessés dès la famille ou par la famille.

Les quatre responsables avec qui je partage la table me l’expliquent tour à tour. « Chez nous, la face reste impassible mais ça bouillonne en nous», me confirme le père Clément.

« Les catholiques ont payé le prix (du sang) et ce sont les protestants, arrivés après la fin des persécutions (en 1890), qui rafle la mise! ». Voilà ce que pensent et disent certains catholiques quelque peu sidérés de voir le développement des églises évangéliques.

Ces chrétiens évangéliques très disparates sont deux fois plus nombreux que les catholiques, occupent des immeubles entier, font construire des églises immenses… avec à la clef la conscience d’une certaine supériorité.

Les jeunes parlent aux jeunes. Qu’ils nous relient de la Corée à l’Alsace !

Lundi 15 octobre

Nous quittons Daegu en y laissant un bout de notre cœur, celui qui s’arrache de lui-même au départ un lieu de chaleur et de bonté. Thérèse, une dame coréenne absolument charmante, ancien professeur d’histoire à l’université, nous rejoint pour nous guider dans les méandres de Gyeongju dont plusieurs sites sont classés au patrimoine mondiale de l’UNESCO.

Après le pèlerinage sur la tombe de nos pères martyrs, cette séquence plus touristique peut sembler fade ou inutile. Mais le tourisme n’a pas pour seul et premier intérêt de nous distraire. Il a aussi pour mission de nous plonger dans les profondeurs historiques, artistiques, géographiques, bref culturelles, dont le peuple qui nous reçoit est imbibé.

Dans ces profondeurs, on trouve les religions. Il n’y a guère qu’en certaines parties de l’Occident qu’on imagine une culture sans religions. Les religions sont des sources de culture et, souvent, ce sont elles qui les pérennisent. Ce matin, nous pénétrons dans un des plus beaux temples bouddhistes de la péninsule coréenne.

Le temple de Bulguska a commencé à s’élever ici dès le VIIème siècle. Bien entendu, les guerres et les invasions, dont celle des japonais au XVème siècle, ont ravagé le site mais ce qu’il en reste et ce qu’il en a été reconstruit forment un ensemble d’une délicatesse majestueuse. J’y frôle rapidement la complexité de la métaphysique bouddhiste.

L’esthétique de l’ensemble avec ses structures, ses portiques, ses bâtiments, ses paysages porte la marque de cette complexité. Des lignes très pures, lignes brisées pour les faîtages des toits mais rectilignes pour les montées d’escaliers, conduisent à des entrelacs inouïs de décorations et de boiseries.

Le regard se fait conduire de l’ample monde extérieur à l’immense monde intérieur. La profusion des symboles, la démarche graduelle et presque labyrinthique ne vise pas à nous égarer mais à esquisser pour nous la voie spirituelle.

Une expérience spirituelle, bien que simple et totale dans son vécu, ramasse une richesse impossible à traduire dans des mots étroits ou des rites simplistes. Nos concepts eux-mêmes, nos plus belles idées, sont infirmes à transcrire exactement l’expérience divine elle-même.

La religion catholique n’échappe pas à cette règle. La Révélation chrétienne n’entame pas la distance entre le Créateur et la créature. Simplement, elle nous ouvre à la rencontre concrète avec Dieu dans l’expérience même de la rencontre avec le Christ, vrai Dieu et pleinement homme.

Par son humanité, en tous points semblable à la nôtre (hormis le péché), nous touchons la divinité. Si, par un don de Dieu, la personne la moins instruite peut faire cette expérience inouïe de la rencontre avec Dieu, la traduction de cette expérience n’échappe pas à la complexité. En christianisme comme ailleurs.

Ici, dans ce dédale de temples, dans ces chemins de prière millénaires aux passages de lutte, on sent l’élaboration puissante de l’esprit en même temps que la piété populaire de ceux qui  viennent déposer leurs demandes et leurs offrandes. Des milliers de lanternes multicolores tapissent les plafonds des allées couvertes.

Sur chacune, une supplique.  Dans cet espace structuré, tout repousse le banal et le profane. Même les touristes, un peu perdus, s’alignent sur ce sacré aux parfums entêtants.

Sous un soleil joyeux, nous filons en TGV vers Séoul, mégapole ultramoderne de 10 millions d’habitants.

La soirée est particulièrement émouvante pour moi par les souvenirs qu’elle réveille : nous sommes invités à dîner par Mgr Yu, évêque aux armées de Corée, que j’ai bien connu lors de mon épiscopat aux armées. A 73 ans il se fait toujours aussi proche des soldats.

En Corée du sud, le service militaire est toujours obligatoire pour les hommes et la proximité avec la Corée du Nord le justifie très bien. Le problème pastoral majeur de Mgr Yu demeure le même qu’il y a quelques années quand nous avions partagé à Paris entre évêques aux armées venus du monde entier.

Sa difficulté, c’est le catéchuménat. Gardons-nous de donner une leçon de méthode. La vérité est toute simple : les aumôniers militaires ont du mal à gérer les 24 000 baptêmes d’adultes par an (je ne me suis pas trompé d’un zéro : vingt quatre mille). L’évêque auxiliaire de Séoul nous précise que sur l’archidiocèse, ils ne sont « que » 10000 catéchumènes à demander le baptême chaque année.

On ne les prépare pas individuellement mais par classe entière. On comprend pourquoi…

La question de l’évangélisation n’en demeure pas moins colossale : les néophytes (les jeunes chrétiens nouvellement baptisés) ne pratiquent plus ou très peu. Serait-ce en raison de leur motivation première ?

Le vicaire de la cathédrale (1000 baptêmes d’adultes par an) nous explique qu’elle tient avant tout dans la recherche de la paix intérieure, besoin vital dans une société extrêmement pressante et angoissante. Savent-ils ce que c’est la foi, me dit-il, par et pour laquelle des disciples du Christ ont donné leur vie ?

Séoul ronfle toute la nuit, en bonne ville qui ne dort jamais, immense coquille d’énergies,  gigotant sur le sang brûlant des martyrs comme un bébé dans son berceau.

Mardi 16 octobre

Journée à Séoul.

« La colline des têtes coupées » domine le fleuve et offre un  large panorama sur le flanc de Séoul. Les gratte-ciels se découpent sur un horizon pesant de brume. L’air s’absorbe mal, les voitures règnent en maître, les limousines éliminent les deux roues et menacent les piétons distraits.

A Daegu, on marchait vite. Ici on court. Donc, tout va bien pour nous qui, d’un pas pressé, allons de lieux des martyrs en mémoriaux des martyrs, d’églises fondées sur les martyrs en sanctuaires dédiés aux martyrs.

L’Eglise en Corée n’oublie pas le sang qui l’a fait naître. C’est splendide.

Il semble même que la seule sainteté connue ici, celle en tous cas qu’ils privilégient par la voie de la béatification, soit la sainteté du martyr. Il en allait ainsi au tout début de l’Eglise, dans l’Empire romain persécuteur. A la fin des persécutions, survenue avec l’empereur Constantin, un vaste mouvement s’amorce vers le désert.

Le don total de sa vie ne passe plus par le sang. Il va correspondre à un choix radical de Dieu dans la vie monastique. D’âge en âge, l’Eglise vit et prend conscience de formes différentes de sainteté. Aujourd’hui sera mis en valeur la sainteté du laïc vivant les gestes de la vie quotidienne avec un immense amour.

Des petites choses mais vécues avec un amour divin. Sur plusieurs chemins, la même foi nous porte à l’absolu. Sans cet absolu sans conditions nous suivons peu ou pas le Christ. La sainteté coïncide toujours avec un don libre et total de soi à la grande force de la Charité.

Dans un tableau souvent reproduit ici, on voit tous les martyrs ensemble, mélangés entre évêques, prêtres et laïcs, français et coréens, hommes et femmes. Assurément le martyre, comme toutes les saintetés, nous est commun.

Si les ministères diffèrent, la sainteté est unique. Seule l’amour y introduit une hiérarchie, la seule véritable hiérarchie qui soit, celle que nous retrouverons au Ciel, celle de la charité.

Et, sans cesse, une présence priante (essentiellement féminine) rend vivante chaque église visitée.

Dans la Cathédrale de Séoul, en face du tableau des martyrs, comme un pendant, de l’autre côté du Chœur, une autre représentation tout aussi magistrale : assis en U, des lettrés discutent autour de textes. La scène rapporte le tout début de l’évangélisation de la Corée.

La première introduction du message chrétien s’est faite par des savants découvrant et partageant les premiers écrits spirituels chrétiens auxquels ils avaient eu accès à partir de la Chine voisine.

Souvent, le martyre est suggéré comme premier dans l’ordre de l’évangélisation grâce à la formule latine de Tertullien, « sanguis martyrum, semens christianorum », le sang des martyrs est la semence des chrétiens. Incontestablement, le sang fertilise la terre pour y faire pousser l’Evangile.

Mais le sacrifice de sa vie est forcément précédé par l’annonce de la Parole. En Corée, l’annonce passa par des livres et non par des prédicateurs. Par des écrits avant les mots.

A défaut de vivre le martyre, annonçons l’Evangile du Christ ! Seule la foi fait le martyre et la foi est reçue par l’annonce.

De partout où nous sommes reçus, affleure constamment la superbe reconnaissance que les chrétiens nous témoignent pour l’unique raison que nous sommes prêtres français.

Comme si nous descendions en ligne directe du père Achille Robert ou de Monseigneur Florian Demange, les fondateurs de leur Eglise.

Toutes ces visites-pèlerinages nous pressent de parler à neuf de ces grands alsaciens qui laissèrent leur pays pour l’Evangile. A nous de poursuivre en Alsace cette mémoire chrétienne.

En allant à Saulxures, par exemple, où naquit et étudia Mgr Demange avant son départ pour Paris et les MEP.

Mais là commence un autre récit.