Écouter la conférence de Carême de Mgr Ravel

La cathédrale de Strasbourg était bien remplie pour écouter ce mardi 13 mars  la première Conférence de Carême donnée par Mgr Luc Ravel depuis qu’il est archevêque de Strasbourg.

Le thème de cette conférence est « Le goût le vie« , une manière de présenter le sens de la vie dans le contexte des débats sur la bioéthique.

Écouter l’intégralité de cette conférence.

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1. Peut-on aimer la vie, éperdument ? Éperdument, c’est à dire au point de la perdre.

Et, si oui, quelle vie peut-on aimer éperdument ?

Cherchons à répondre à ces deux questions de façon positive. Peut être entendra-t-on quelques bribes de polémiques : c’est que ces questions de la vie me passionnent et, en face de l’élan qui m’habite, d’étranges modifications sont proposées qui touchent à sa substance…

Surgissent en effet, encore une fois, ces questions gigantesques autour des lois de bioéthique. Elles ne peuvent nous laisser indifférents : car la vie et la mort nous concernent tous. Tôt ou tard. Au commencement de notre vie, on a décidé pour nous. A l’achèvement de notre vie, quand le temps va doucement s’estomper, peut-être, à nouveau, on décidera pour nous. Pensons-y, même et surtout dans la frénésie d’occupations qui est la nôtre aujourd’hui.

Nous prenons un peu de temps pour vous partager quelques pensées sur la vie. Sans doute, pour la plupart d’entre elles, vous y reconnaîtrez la pensée de l’Eglise toujours actuelle. Mais entendez-y aussi ma passion et mon engagement personnels.

Je déplore tout d’abord cette façon, réfléchie et gourmande, de revenir sans cesse sur les mêmes sujets pour que, par lassitude sociale ou par bourrage de crâne, le droit et le bon sens cèdent enfin à la revendication. La méthode est connue. En matière religieuse, nous l’appelons prosélytisme, conquête de l’esprit, formatage sectaire. Pourquoi accepte-t-on là ce qu’on récuse ailleurs ? Vaste question…

Je salue cependant le fait qu’on parle encore de « bioéthique ». Le mot est encore là ! Apparemment, les promoteurs d’une existence décrochée de la morale n’ont pas encore songé à truquer le langage : au fond, pourraient-ils dire, qu’est-ce que l’éthique  a encore à faire avec ce désir si fort de grossesse impossible qui pousse à se tourner vers la GPA ? Ou avec ce grand vieillard lourdement handicapé qui a choisi d’en finir ? Ou avec cette chose embryonnaire et malformée à qui on n’offrira qu’une vie lourdement handicapée ?

Il s’agit, diront-ils, de compassion et d’empathie, non de morale et de principe. Il s’agit d’affection, non de morale. Il s’agit de libertés et de droits, non de morale. Il s’agit de technique et de progrès, non de morale. Il s’agit d’avenir à rendre léger, non d’un présent à garder pesant. Et pourtant, il s’agit toujours d’éthique. Je salue que ce fait légal ne divorce pas du fait moral.

2. Notre approche se fonde sur le principe suivant : nous disons non parce que nous avons dit oui. La cohérence consiste à dire non à certaines choses parce que nous avons dit oui à d’autres, infiniment plus passionnantes, extrêmement plus humaines, c’est à dire, à la longue, plus joyeuses. On ne peut pas dire oui à tout sous peine de contradiction. On ne peut pas dire non à tout sous peine d’implosion. Mais on doit dire non à ce qui s’oppose à notre oui.

Le bon sens va dans ce sens. Ainsi l’homme fidèle ne rentre pas dans le jeu de séduction d’autres femmes que la sienne. Ainsi celui qui a découvert un trésor dans son champ, vend tout pour acheter le champ. Par comparaison à ce que le monde propose, l’aventure de la vie que l’Evangile nous offre apparaît tellement plus exaltante que nous y invitons chacun à lui dire oui et, par ce fait, à poser un non clair à des chemins plus étroits et sans issue.

Si nous répétons notre non, définitif, à l’avortement, au suicide assisté et autres propositions rendues possible par des avancées techniques, c’est d’abord parce que nous disons oui à la vie, à la vie telle que le Christ nous la présente.

Cette conférence n’est donc pas une condamnation mais un appel. Aux disciples de Jean-Baptiste qui le découvrent et l’interrogent, Jésus répond d’abord : « Venez et vous verrez. » Avant la discussion, nécessaire, avant le débat, possible, même en France, il y a l’expérience.

Pour savoir si le pain est bon, il faut le goûter. Après, on discutera les raisons de sa réussite ou de son échec. La vie s’expérimente : avant de dire que ta soupe est mauvaise, goûte-là. Avant de rester sur des attitudes préfabriquées que tu empruntes à la mode ou à la facilité, accepte d’élargir ton cercle mental. Fais l’essai d’une vie plus ardue et vois si elle n’est pas plus belle. L’exigence effraie au départ mais elle porte plus haut à la fin.

J’aime ce mot du poète Rabindranath Tagore :

Je rêvais que la vie était joie.
Je me réveillais et je vis que la vie était service.
Je servis et je vis que le service était joie.

Si la déception du réveil paralyse l’homme, il ne connaîtra jamais la joie du service. Pire encore, il ne sortira de son rêve que pour y retourner au plus vite comme un échappatoire à la vraie vie. Il ne vivra jamais en vrai.

Certes, il y a une différence de taille entre le pain et la vie : on peut goûter un pain et le jeter à la poubelle pour en prendre un autre, et cela sans conséquence. Mais la vie ne se laisse pas toujours goûter sans engagements définitifs ou au moins irréversibles. On ne sort jamais indemne d’une addiction à l’alcool qui endommage le cerveau à jamais.

Certains engagements sont définitifs comme la mort. Pour autant, crions-le : quelle que soit votre vie passée ou actuelle, avec vos expériences de vies et leurs marques indélébiles, terribles pour certains, l’Evangile vous fait la proposition d’une vie extraordinaire : venez et vous verrez !

Il y a bien des entrées, même tardives, sur cette piste ouverte par les saints. Il n’est jamais trop tard pour essayer. Nous ne sommes ni trop blessés ni trop vieux pour s’y risquer.

Et nous autres, chrétiens, soyons loyaux : que notre invitation soit joyeuse, reflet du goût de la vraie vie. Proposons concrètement la vie sous l’angle de la joie. Ainsi présentée, elle peut être acceptée par tous les hommes qui interrogent avec droiture leur cœur et leur vie.

Avant d’être un Maître, Dieu est un Père éclatant de bonté.

De même, avant d’être un inspecteur et un correcteur de la vie de ses frères, le chrétien propose la joie divine dans les questions vitales.

Face à la guerre, il montre les bienfaits de la paix.
Face aux défis de l’immigration, il parle de la beauté de la rencontre.
Face à un monde incertain aux espoirs truqués, il chante l’Espérance.
Face aux enjeux des lois de Bioéthique, il chante son goût pour la vie.

En tout, il partage sa joie avec le monde, géant aveugle aux pas incertains.

A cet exposé, d’autres diront : bravo, vous avez fait votre choix, il est très clair mais pourquoi voulez-vous l’imposer à d’autres ? Laissez donc la Loi évoluer de sorte que chacun choisisse librement. Le peuple se doit de mettre en place des lois de libertés pour que chacun puisse se déterminer dans son rapport à la vie. Vous ne voulez pas d’avortement ? Soit, mais pourquoi renier le droit à d’autres de faire un choix différent ?

Avec cette question nous entrons au vif de notre sujet : la vie ne serait-elle pas lien d’amour et relation solidaire ?

3. La vie est plus ou moins dure selon nos conditions de vie et, de toutes façons, elle croise la mort.

Maladie, âge, conflits ou au contraire, quiétude, jeunesse, unité… Je ne peux présenter la vie en elle-même sans tracer le décor sur lequel elle se dresse. Et ce décor pèse. Il ne nous facilite pas la tâche de vie. Ne croyons pas que nous sommes différents des autres parce que le monde fait peser sur nous un poids qui est le sien.

Nous disons : « le poids de la vie ». Mais en réalité, c’est la pesanteur du monde que nous prenons sur nous en tentant de vivre. Nul ne peut s’en abstraire. Nul ne peut faire comme si le fléau de la guerre, de la famine ou de la maladie n’atteignait pas son existence.

Ces conditions externes à nous ne dépendent que rarement de nous. Mais elles font pression sur nous. Comme une forte chaleur ou une société bancale nous blesse. Et quand nous disons « externes », nous ne parlons pas forcément de l’extérieur. Combien de drames intérieurs, de fragilités psychiques, de ressorts cassés ou déviants en nous ?

Nous parlons de la vie en général car nous ne pouvons pas examiner chacune des existences concrètes. Ce ne sont pas mille façons de vivre l’existence humaine mais autant de manières que d’hommes : des milliards. Toutes, néanmoins seront marquées par la souffrance. Au moins celle de la mort, même quand elle se présente comme une délivrance.

De cette limite ou restriction de vie qu’est la mort, je dois parler. Je ne peux parler sérieusement de la vie sans regarder ce mur rigoureux qui la cerne, la mort. Je le fais en citant un texte de jeunesse écrit par Madeleine Delbrêl. Elle a dix-sept ans et elle a perdu la foi :

« Dieu est mort… vive la mort.

On a dit : « Dieu est mort ».
Puisque c’est vrai, il faut avoir l’honnêteté de ne plus vivre comme s’il vivait.
On a réglé la question pour lui : reste à la régler pour nous.

Maintenant nous sommes fixés. Si nous ne savons pas la taille exacte de notre vie, nous savons qu’elle sera petite, qu’elle sera une toute petite vie. Pour les uns, le malheur tiendra toute la place. Pour les autres, le bonheur tiendra plus ou moins de place. Ce ne sera jamais un grand malheur ou un grand bonheur puisqu’il tiendra dans notre petite vie.

Le malheur grand, indiscutable, raisonnable, c’est la mort. C’est devant elle qu’il faut devenir réaliste, positif, pratique. Je dis « devenir ». Je suis frappée du manque de bon sens général. Il est vrai que je n’ai que dix-sept ans et qu’il me reste beaucoup de gens à rencontrer…

Ah ! non elle n’est pas liquidée, la succession de Dieu. Il a laissé partout des hypothèques d’éternité, de puissance, d’âme… Et qui a hérité ? La mort… Il durait : il n’y a plus qu’elle qui dure ; il pouvait tout, elle vient à bout de tout et de tous. Il était esprit — je ne sais pas trop ce que c’est — mais, elle, elle est partout, invisible, efficace ; elle donne un petit coup et toc, l’amour s’arrête d’aimer, la pensée de penser, un bébé de rire… et il n’y a plus rien.

Autrefois des gens ont dit : « Nous dansons sur un volcan. » Oui je danse, mais je veux savoir que c’est sur un volcan. Près des volcans il y a des villas et des cabanes ; des jeunes et des vieux ; des génies et des imbéciles ; des infirmes et des champions ; des bien-aimés et des mal-aimés ; quand le volcan bave il n’y a plus que du feu :  comme on dit, on n’y voit plus que du feu.

On est tous près du seul vrai malheur, est-ce que oui ou non on aura le cran de se le dire ? Le dire ? Mais avec quoi ? Même les mots, Dieu les a esquintés… Peut-on dire à un mourant sans manquer de tact : « Bonjour » ou « Bonsoir » ?… Alors on lui dit « Au revoir », ou « Adieu »… tant qu’on n’aura pas appris comment dire : « à nulle part »… « à rien du tout »… »

Ce cri de la jeune Madeleine ne résout pas le problème de la vie. Il n’explique pas comment vivre et bien vivre. Mais il jette, dans la poubelle des désespoirs humains, toutes les propositions de vie qui négligent la mort.

4. On peut dresser l’échelle de la vie selon les attitudes ou les altitudes intérieures.

Après le décor de la vie, venons-en à la vie elle-même. Comment nous situer par rapport à la vie elle-même en dehors des circonstances dans lesquelles elle se développe ? Voilà un effort de connaissance de soi important.

On a tôt fait d’analyser puis de partager les difficultés ou les réussites dans notre vie. Mais elles sont encore extérieures à nous. La vraie question s’expose ainsi : comment apprécions-nous la vie elle-même ? On peut avoir tout pour vivre, tous les moyens de vivre, et détester la vie.

On peut être riche et trouver la vie ennuyeuse. A l’opposé, tant de personnes handicapées témoignent d’un amour absolu pour la vie qui rayonne sur leur sourire. Les jeux paralympiques d’hiver nous montrent des personnes handicapées extraordinaires.

Notre rapport à la vie ne tient pas d’abord aux moyens de vivre ou aux circonstances extérieures qui nous enserrent. Avant tout, elle tient à nous.

Classons rapidement les principales relations à la vie. Où nous situons-nous dans ce classement à cinq degrés ?

Haine de la vie : le meurtre du frère, la destruction de soi par les addictions ou par un geste définitif. L’homme use de sa vie pour contrer la vie.

Dégoût de la vie : la lassitude de vivre, l’ennui, la vie sans aucun sens, répétitive. La vie se poursuit par obligation de conscience, devoir d’amitié ou peur de la mort. L’homme la vomit sans l’interrompre.

Indifférence pour la vie : on vit mais à côté de sa vie, comme en parallèle, comme projeté complètement en dehors de soi. Une existence mécanique, robotisée, aliénée souvent par le travail ou le plaisir. La vie en elle-même n’offre ni intérêt particulier ni désaveu cruel. L’homme oublie même qu’il vit.

Goût de la vie : quelque part, on trouve du sel… un amour, un don de soi, un défi… enfin l’ennui est vaincu, le sens se montre peu à peu… L’homme s’y sent bien et la valorise en l’interrogeant.

Passion pour la vie : chaque seconde suinte une parcelle d’éternité. L’homme en fait un absolu et, pour cela même, accepte la mort pour la vie. Le Christ a dit un jour : « je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. » Et encore : « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. »

Regardons la vie telle que le Christ la propose, telle qu’il lui donne son abondance et sa plénitude. La vie telle que l’Evangile l’expose, telle que la raison la pressent,  telle que le cœur la recherche.

5. La vie part d’une découverte, celle que les premiers disciples ont faite au bord du lac de Galilée, celle que je fis sur une montagne savoyarde.  La découverte que la vie, portée par la terre, n’est pas enclose dans le monde.

Madeleine Delbrêl a vingt ans (1904-1964). Elle fait l’expérience d’un Dieu qui, d’un coup, élargit et dynamise sa vie. Dans un feuillet retrouvé parmi ses papiers après sa mort, on peut lire cette prière qui résume sa conversion :

« Tu vivais et je n’en savais rien.
Tu avais fait mon cœur à ta taille,
ma vie pour durer autant que toi,
et parce que tu n’étais pas là,
le monde entier me paraissait petit et bête
et le destin des hommes stupide et méchant.
Quand j’ai su que tu vivais,
je t’ai remercié de m’avoir fait vivre,
je t’ai remercié pour la vie du monde entier. »

Elle pénètre dans une nouvelle dimension de la vie, jusque-là inconnue, qui la dilate et la concentre :

« L’essentiel de cette vie, ce qui en est la raison d’être et la joie… est un don de nous-même à Dieu, en Jésus-Christ.
C’est d’être enfoui dans le monde, parcelle d’humanité, livrée par toutes ses fibres, offerte, désappropriée.
Être des îlots de résidence divine. Assurer un lieu à Dieu.
Être voué avant tout à l’adoration. Laisser peser sur nous jusqu’à l’écrasement le mystère de la vie divine.
Être des prises de conscience de Dieu…
Aimer pour le monde.
Savoir qu’une minute de vie chargée de foi, même dépouillée de toute action, possède une puissance vitale que nos gestes humains ne pourraient remplacer. » (CE, La vie donnée)

6. La vie se choisit. Elle se tient au bord de la piste de danse et attend son partenaire. On ne choisit pas d’être ou de ne pas être. Mais, maintenant que je suis, puis-je ajouter consciemment la vie à mon existence ? Choisis la vie puisque tu es et tu ne peux plus ne pas être. Le caillou solide, l’herbe gracile, la musaraigne agile ne choisissent pas. Veux-tu leur ressembler ? Veux-tu vivre comme une pierre indifférente au sort des autres ?

J’aime ce mot du Bienheureux Paul VI :

« Que feras-tu de ta jeunesse ? Quel est ton choix ? Ne vois-tu pas combien de mains fébriles se tendent vers toi ? Passeras-tu indifférent, cruel peut-être ? » (15 septembre 1976)

C’est le choix fondamental entre la vie et la mort  que propose la Bible (Dt 30). Vers où va le fleuve ? Qu’il charrie son contingent de saletés ou de beautés n’enlève rien à sa direction majeure. Ce choix ne se présente pas au départ avec la clarté nécessaire. C’est au terme de sa course que l’on voit mieux où va le fleuve.

Les anciens, les sages vous le diront : tel chemin semble partir dans la bonne direction mais en réalité il éloigne du but.

Ce choix correspond nécessairement à  celui d’une vie avec Dieu ou d’une vie sans Dieu.

«  Être seul, ce n’est pas avoir dépassé les hommes, ou les avoir laissés : être seul, c’est savoir que vous êtes grand, ô mon Dieu, que vous seul êtes grand, et qu’il n’y a pas une considérable différence entre l’immensité des grains de sable et l’immensité des vies humaines rassemblées. » (Delbrêl, Humour dans l’amour, Solitude p. 72)

8. La vie est précieuse : elle a du prix parce qu’elle vaut quelque chose. Il n’y a pas de vie pour rien comme il y a des coups d’essai pour du beurre.

Elle ne sert pas toujours à quelque chose mais elle est toujours utile à quelqu’un.

Le chant du poète retentit souvent aux oreilles du moine, retiré dans son désert, dont la vie semble si vaine à nos regards pressés :

« 13 C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère.
14  Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis :
étonnantes sont tes œuvres, toute mon âme le sait. » (Psaume 138)

Ce sont le vieillard et le contrepoids. Un de mes professeurs de science physique présentait les études mécaniques sur des poulies. Une corde glissant sur une poulie et deux hommes grimpant chacun d’un côté. Dans tous les cas, ils arrivent ensemble même si l’un ne fait aucun effort.

Belle image de ces hommes qui nous font contrepoids et sans lesquels nous n’atteindrions pas le but. Une femme visiteuse d’un grand vieillard témoignait ainsi de ses rencontres avec lui : « Il me pose. Dans ma vie effrénée, il me pose. »

Ce sont aussi l’enfant et le jouet : la concentration extrême dans son geste se lie avec le jeu. La vie est à la fois responsable comme l’action et libre comme le jeu. Combien s’accrochent à leur travail ou à leur mérite qui feraient bien de regarder jouer un enfant. Ils y apprendraient la liberté responsable.

Ce sont l’handicapé et le fauteuil : quand nous voyons un petit bout de femme pousser un lourd fauteuil, ne sentons-nous pas dans notre cœur comme un appel à l’aide ? Et si nous y répondons, n’éprouvons-nous pas le sentiment d’un grandissement intérieur ?

Et de tout homme nous pouvons dire qu’il est utile à son prochain même s’il ne fait plus rien. Car la valeur d’une vie ne se mesure pas aux choses faites mais aux personnes grandies.

9. La vie n’obéit pas à la logique de solitude. Elle est relation sinon elle devient cancer de solitude. C’est pour cela qu’elle ne trouve sa plénitude que dans l’amour. La vie est relation et non possession. La vie est lien et non repli.

La logique de solitude parle : comme cette femme qui ne voulait pas avoir un enfant : « je n’ai pas envie de porter quelqu’un toute ma vie ». Et c’est logique : quand on met au monde un enfant, un responsabilité se crée pour toujours. La logique de solitude correspond à un chemin d’indépendance. L’homme se concentre sur ses plaisirs, il n’a d’autre vœu que de les satisfaire.

Parfois ce sont les blessures qui poussent l’homme à prendre ce chemin. Le repli sur soi évite d’autres blessures. On comprend ce choix mais on ne le justifie pas car cette logique ne peut mener au grand bonheur : « l’homme ne se trouve pleinement lui-même que dans le don désintéressé de lui-même. » (GS 22)

La logique de solitude ne coïncide pas avec le choix de la vie même si les apparences premières affirment le contraire. Au bout de la logique de la solitude, il y a l’ennui, le dégoût de la vie et, de façon ultime, le choix de la mort.

La vraie vie comprend l’égoïsme et supporte même des discours ambigus sur le narcissisme. Mais au fond, l’égoïsme l’étrangle.

Madeleine Delbrêl priait ainsi :

« Mon Dieu qui êtes l’éternelle jeunesse, faites que ce printemps nous fasse plus jeunes que le printemps dernier ; qu’il nous fasse plus jaillissants hors de nous-mêmes, comme tous les petits bourgeons, comme la pointe des blés. Arrachez de nous l’égoïsme qui est la seule vraie vieillesse. Ainsi soit-il. »

La vie, quand elle est forte, sait s’entourer de douceur et de confiance. Décrivant la situation de la France, elle remarquait :

« Maintenant, cette brutalité de la vie est partout, dans toutes les classes, dans toutes les nations. C’est ce qui rend les gens si désespérés.
Même en rêve, même en fumant une cigarette, même en pédalant sur la route, ils ne savent plus imaginer un pays, quelque part, n’importe où dans le monde, où ils pourraient trouver la douceur de vivre. (…)
Ce sont des gens écorchés vifs qu’il faut aborder avec douceur.
Qu’est-ce que c’est que la douceur ?
C’est justement ce qui peut toucher sans faire mal . »
(Madeleine Delbrêl, profession assistante sociale, p. 260, tome V des OC, Ed Nouvelle Cité, 2007)

La même ajoutait :

« Soyez optimistes en général, mais soyez-le aussi en détail. (…)
Soyons optimistes pour chaque être humain que nous sommes appelés à aider…
si l’on voit dans la vie tant de gens qui ont gâché leur existence, c’est qu’ils n’avaient pas trouvé, par avance, quelqu’un qui veuille bien leur faire confiance . » ibid p. 264

10. La vie s’encroûte dans le confort. Mais  elle s’entend bien avec le risque. La vie se pose devant nous, nous toise et nous provoque : je suis une aventure non programmable, ne cherche pas à me maîtriser. J’aime le risque, viens-tu avec moi ? Le pape François le répète souvent aux jeunes, mais son message vaut pour tous :

« Un des plus grands défis que les jeunes ont devant eux est celui d’apprendre à aimer. Aimer signifie prendre un risque : le risque du refus, le risque d’être utilisé, ou pire d’utiliser l’autre. N’ayez pas peur d’aimer ! Mais tout en aimant préservez votre intégrité ! »  (Discours, 18 janvier 2015)

« À la lumière de cette transformation, fruit de l’amour, nous pouvons répondre à la deuxième question, sur le manque de confiance dans la vie. …/…
Penser à soi- même, gérer le temps et les ressources en fonction de son bien, limiter les risques de toute générosité… autant de symptômes d’une vie retenue, conservée à tout prix et qui, à la fin, peut conduire également à la résignation et au cynisme.
Jésus nous enseigne au contraire à parcourir la voie opposée : « Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi, celui-là la sauvera »
(Lc 9, 24).

Cela signifie que nous ne devons pas attendre des circonstances extérieures favorables pour nous mettre véritablement en jeu, mais que au contraire, ce n’est qu’en engageant sa vie — conscients de la perdre ! — que nous créons pour les autres et pour nous les conditions d’une nouvelle confiance dans l’avenir.
Et ici, la pensée va spontanément vers un jeune qui a véritablement dépensé ainsi sa vie, au point de devenir un modèle de confiance et d’audace évangélique pour les jeunes générations d’Italie et du monde: le bienheureux Pier Giorgio Frassati.
Sa devise était : « Vivre, ne pas vivoter ! ». Telle est la voie pour faire l’expérience en plénitude de la force et de la joie de l’Évangile.
Ainsi, non seulement vous retrouverez confiance dans l’avenir, mais vous réussirez à susciter l’espérance parmi vos amis et dans les milieux dans lesquels vous vivez. » (Discours, 21 juin 2015)

11. La vie prend son temps mais ne perd pas son temps. Pour l’homme qui vit, chaque seconde importe.

Ainsi priait Madeleine Delbrêl :

« Chaque petite action est un événement immense où le Paradis nous est donné, où nous pouvons donner le paradis.
Qu’importe ce que nous avons à faire : un balai ou un stylo à tenir; parler ou se taire; raccommoder ou faire une conférence; soigner un malade ou taper à la machine.
Tout cela n’est que l’écorce d’une réalité splendide, la rencontre de l’âme avec Dieu, à chaque minute renouvelée, à chaque minute accrue en grâce, toujours plus belle pour son Dieu.
On sonne ? Vite, allons ouvrir,
c’est Dieu qui vient nous aimer.
Un renseignement ? le voici:
c’est Dieu qui vient nous aimer.
C’est l’heure de se mettre à table: allons-y :
c’est Dieu qui vient nous aimer.
Laissons-le faire. »
(« La sainteté des gens ordinaires », tome VII des Œuvres Complètes 2009 – Nouvelle Cité – Nous autres, gens des rues, p30)

12. Prière de Mère Teresa (1910-1997) : « La vie est la vie »

La vie est beauté, admire-la
La vie est félicité, profites-en.
La vie est un rêve, réalise-le.
La vie est un défi, relève-le.
La vie est un devoir, fais-le.
La vie est un jeu, joue-le.
La vie est précieuse, soigne-la bien.
La vie est richesse, conserve-la.
La vie est amour, jouis-en.
La vie est un mystère, pénètre-le.
La vie est une promesse, tiens-la.
La vie est tristesse, dépasse-la.
La vie est un hymne, chante-le.
La vie est un combat, accepte-le.
La vie est une tragédie, lutte avec elle.
La vie est une aventure, ose-la.
La vie est bonheur, mérite-le.
La vie est la vie, défends-la.

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