Les homélies de Noël de nos évêques

Mgr Luc Ravel, archevêque de Strasbourg, a présidé la messe de minuit en la cathédrale de Strasbourg le 24 décembre, et Mgr Vincent Dollmann, la messe du jour de Noël du 25 décembre.

Retrouvez leur homélie respective.

Noël est une affaire de Dieu dans une histoire d’hommes. Notre évangile en énumère quelques uns: Auguste, l’empereur ; Quirinius, le gouverneur ; Joseph, de Nazareth ; Marie, sa femme ; le fils, premier né ; les bergers, aux champs.

Plus tard, surgiront les mages puis les tueurs d’Hérode. Avant les annonces, les commentaires et les idées flamboyantes, il y a sous nos yeux un groupe de personnes bouleversées par l’arrivée subite d’un Sauveur.

Pour le dire autrement : le message de Noël ne se lit pas dans un livre mais dans un berceau. Le chant des anges vise une personne. Noël est tout d’abord et avant tout une question de relation personnelle.

Un nouvel être singulier surgit et entre dans ce monde pour faire basculer des vies.

Cette approche littérale de Noël nous conduit à ne pas tirer des leçons pieuses avant d’avoir engrangé une immense richesse : depuis cette nuit-là à Bethléem, quelque chose dans la population humaine a changé.

Un homme, dont les anges nous disent qu’il est le Sauveur, le Christ Seigneur, va modifier le génome spirituel de l’humanité tout entière par sa naissance, par sa présence et, trente ans plus tard, par sa puissance.

Dans un deuxième temps, on y lira un beau message de pauvreté ou d’espérance.

Mais Noël nous rapporte d’abord à une grande vérité humaine : quelle est l’influence d’un homme sur les autres ?

A cette question succède une deuxième question : comment cette présence peut-elle rompre le cercle infernal de la solitude ?

Et de là, une troisième question : et si cet enfant Jésus peut nouer un contact puissant avec un homme, que se passe-t-il s’il entre vraiment dans sa vie ?

1-La puissance de l’autre.

Partons d’un constat, hélas contesté parfois : une seule personne concrète peut changer formidablement mon existence.

Les exemples de ces bouleversements pour le bien : la rencontre amoureuse, allumée par un coup de foudre ou produite par un long compagnonnage ; la découverte d’un vrai maître dont l’autorité nous fait devenir disciple et nous entraîne dans un monde ignoré de culture ou d’humanité ; la venue d’un enfant par lequel nous devenons parents…

Mais les références ne manquent pas non plus dans le mal : l’attaque sournoise par le geste ou la parole ; le harcèlement ou l’agression sexuels ; le mépris d’un voisin ; l’inconscience d’un frère…

D’un coup ou par à coups, notre vie bascule, s’étrangle ou se déploie, souvent malgré nous quand nous sommes pris par surprise.

Un être s’introduit dans notre histoire, dans notre espace humain et nous perdons notre superbe, notre suprématie arrogante issue de cette croyance que nous sommes source de notre être.

Il s’agit d’une expérience simple mais prodigieuse : ce que nous nous épuisons à atteindre par nos forces solitaires, la présence vigoureuse de l’autre nous l’injecte sans effort. C’est l’influence ou, pour mieux dire, la puissance métamorphosante que l’autre exerce sur nous, au moins à certaines occasions.

Pour accueillir correctement cet impact de l’autre sur nous-mêmes, il faut accepter de ne pas naître que de soi : pour une part, il est vrai, nous nous faisons nous-mêmes par nos choix libres, par l’exercice patient de nos muscles, intérieurs et corporels.

Mais pour une autre part, importante à l’extrême, un autre nous « fait » ou nous défait. Un autre peut me bousculer ou me promouvoir.

A cette heure de Noël, soyons interpellés : acceptons-nous ce jeu de l’autre dans nos vies ?

Le recherchons-nous ? Ou, par méfiance ou par défiance, sommes-nous dans une posture de recul par rapport à toute influence extérieure à nous-mêmes ?

Il arrive que les blessures causées par la vie nous mettent dans cette attitude où nous répugnons à être faits aussi par l’autre.

Un mouvement incontrôlé nous presse alors de refuser la main tendue, la vraie rencontre, l’obéissance du disciple, le projet amoureux ou la libération du puits où nous tournons en rond.

Deux visions de l’homme s’affrontent donc dans ma vie : celle où l’autre est une périphérie, une planète éloignée voire une menace ; et celle où l’autre est la chance de ma vie.

Dans le premier cas, je n’attends rien des autres sinon des contrariétés ou des plaisirs volatiles.

Dans le second cas, parce que je bute sur moi-même et que je touche mes limites, j’attends. Je m’offre à l’attente de l’autre.

J’attends sur l’autre, comme on dit par ici !

Deux voies s’ouvrent sous nos pas :

  • Soit j’avance dans une indépendance volontariste et vaniteuse jusqu’à me calfeutrer en moi-même et exclure la possibilité même que Dieu intervienne.
  • Soit je progresse dans l’autonomie personnelle mais humblement jusqu’à accepter que l’autre soit ma providence, jusqu’à dépendre du Tout Autre pour qu’Il me hisse dans son Cœur.

Le secret du salut se ramasse tout entier à cette croisée des chemins : suis-je une citadelle close ou un jardin ouvert ?

Une forteresse prompte à lever le pont-levis ou un champ en attente d’être fécondé ?

2-La solitude rompue

Si nous prenons la route de l’autre en laissant celle de l’ego, nous entrons dans la spirale merveilleuse où la solitude peut être vraiment rompue.

Tel est le premier effet de la venue de l’autre : nous remettre en relation. Un lien se crée entre deux personnes humaines.

Seul ce lien invisible peut porter le poids de solitude qui s’acharne à écraser l’homme isolé.

Comme si la vie nous demandait de supporter un fardeau trop lourd pour un seul homme.

Comme si le monde et l’histoire se donnaient le mot pour nous accabler d’une charge personnelle trop pesante pour une personne.

Comme si Dieu se liguait avec la vie pour ratatiner de solitude l’homme livré à lui-même.

La route délibérément choisie de l’autre comme chance vraie nous autorise à la rencontre qui change tout.

Bien entendu, comme le ressac de la mer prépare le retour de la vague, la relation fera place à des solitudes nouvelles.

Et c’est là qu’intervient la grande Présence.

3-A proximité de tout homme, le Christ

Dans la naissance à Bethléem de Jésus, on voit d’abord une venue humaine. En ce sens, le bouleversement produit rejoint toute notre expérience de rencontre avec un autre homme.

Quel changement concret pour Marie et Joseph !

Mais l’Évangile nous fournit un élément supplémentaire : cet homme Jésus possède en lui-même, en plus de son humanité splendide, une dimension complètement hors norme : c’est le Sauveur, le Fils de Dieu qui est à même de s’inscrire dans toute vie humaine, à quelque distance que soit notre vie de cet événement initial. Il est capable de s’y intégrer comme un feu ; il est capable de bouleverser l’existence de tout homme « ouvert » à l’autre.

L’inscription d’un autre homme dans ma vie par une relation franche et vivante me sort d’une solitude. Mais elle ne m’empêchera pas de me laisser submerger par la vague suivante car cet autre ne peut m’habiter jusqu’à se fondre en moi.

En revanche, ce Sauveur Jésus peut bouleverser ma vie et rompre toute forme de solitude à certaines conditions. Énumérons-les :

  • La première est d’aimer la vie sous toutes ses formes.
  • La deuxième est de connaître sa solitude.
  • La troisième est de renoncer à se faire soi-même.
  • La quatrième est d’accepter une relation durable.
  • La cinquième est d’accepter une autre souveraineté sur soi.
  • La sixième est de mettre le don aux autres en premier.
  • La septième est de reconnaître le Christ, toujours présent sous des apparences très humbles.

L’onde de joie, propagée à partir de la crèche, n’a pas fini de s’étendre aux siècles sans fin.

Je ne peux pas la capter pour ceux qui la refusent. Mais je peux vous dire qu’elle existe.

+ Luc Ravel, archevêque de Strasbourg

« Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». Ce verset de l’évangile n’a cessé d’être mis en musique et proclamé quotidiennement dans la prière de l’Angelus.

En ce jour de Noël, cherchons à contempler le Christ, Verbe de Dieu fait chair et à en tirer les conséquences pour notre vie.

« Le Verbe s’est fait chair ». C’est le cœur de notre foi en Jésus, vrai Dieu et vrai homme, comme nous le proclamons dans le Credo.

Affirmer que le Christ soit vraiment homme, semble aller de soi. A part quelques historiens en recherche de sensationnel, l’existence de Jésus n’a jamais été mise en doute.

Mais en célébrant sa naissance, deux mille ans après, nous affirmons que le Christ a reçu de la Vierge Marie une nature identique à la nôtre hormis le péché.

Si le Christ a pris un corps comme le nôtre, il avait également une âme vraiment humaine, il partageait nos sentiments humains. Il savait admirer les lys des champs, il éprouvait de la tendresse pour Jean dont il laissa reposer sa tête sur sa poitrine.

Et il était pris par la peur face à la perspective de sa condamnation à mort et de l’atroce supplice de la croix. Il n’a pas eu d’attitude stoïque durant la passion, mais il s’est abandonné à la volonté du Père dans la tristesse et l’angoisse. Ainsi, en accomplissant la Rédemption sur la croix, il sera bien notre représentant.

Quand il offre sa vie à Dieu, il est réellement qualifié pour le faire en notre nom à tous.

Si le Christ est vraiment homme, l’Écriture atteste en même temps qu’il est vraiment Dieu. Sa divinité, il l’a notamment révélée par sa prière où il s’adressait à Dieu en le nommant ‘Abba, papa’. Personne jusque-là n’avait osé prier Dieu avec une telle familiarité.

Jésus pouvait le faire parce qu’il est le fils de Dieu au sens fort du terme. C’est bien le motif qui a conduit le Christ à être arrêté par les autorités du Peuple juif.

Aujourd’hui comme hier, nombreux sont ceux qui reconnaissent le Christ comme un être exceptionnel, comme un prophète, mais lui récusent l’identité divine.

Or les chrétiens n’existent que parce que le Christ est Dieu et qu’il peut communiquer aux hommes la vie divine.

L’Écriture et la vie de l’Église chantent ainsi : Dieu s’est fait chair en Jésus-Christ. Il est à la fois vrai Dieu et vrai homme.

Il est bien une seule personne, le Fils bien-aimé de Dieu, une seule personne en deux natures, divine et humaine.

En lui, elles ne se confondent pas et ne s’opposent pas non plus. Elles sont intimement unies.

Jésus l’exprimera admirablement dans sa prière la veille de sa mort : « Et maintenant, Père glorifie-moi auprès de toi de le gloire que j’avais auprès de toi, avant que fût le monde » (Jn 17,5).

La fête de Noël nous offre de fortifier notre foi en Jésus vrai Dieu et vrai homme.

Elle constitue le fondement de notre engagement pour le respect de la vie de sa conception jusqu’au seuil de la mort.

En partageant notre condition humaine en tout sauf le péché, le Christ a témoigné du prix inestimable que chacun a pour Dieu, quel que soit notre situation sociale ou notre état de santé.

Bien plus, parce qu’il n’a pas connu le péché, Jésus manifeste l’œuvre de renouvellement de l’humanité que Dieu désire réaliser.

L’Incarnation du Fils de Dieu indique que le salut de Dieu est concret ; la vie divine s’offre à toute notre personne, corps et âme et elle veut être en germe dans toute notre existence, avec ses projets et ses échecs.

« Le Verbe s’est fait chair ».

En accueillant cette Bonne Nouvelle, nous éveillerons notre conscience à la responsabilité par rapport à toute vie, même la plus fragile et la plus pauvre.

L’éducation au sens sacré de la vie va à contre-courant des mentalités voire des lois de nos sociétés qui ferment les portes à l’évangile du Christ.

Pourtant seul l’engagement pour la vie reçue comme don de Dieu garantit un monde plus respectueux des personnes humaines et de l’ensemble de la création.

Sans le service inconditionnel de la vie, il n’y a pas de véritable justice entre les hommes, ni de gestion respectueuse de la création.

Ceux qui entendent le message de Noël sont appelés à promouvoir une civilisation de la vie, respectueuse de l’enfant à naître comme du mourant.

S’ils commençaient à le faire dans leur entourage familial et professionnel, un sursaut d’humanité viendrait renouveler notre monde malade de la course égoïste vers l’avoir et le pouvoir.

Ainsi à chaque eucharistie se fait un geste discret mais au combien encourageant pour l’engagement en faveur de la vie.

Lors de l’offertoire, avant la présentation du calice, le prêtre y verse le vin et un peu d’eau en disant : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’Alliance, puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité ».

Frères et sœurs, en reconnaissant le Christ, vrai Dieu et vrai homme, nous pouvons accueillir le cadeau de la vie divine qui offre espérance et joie au monde.

Oui, le Verbe s’est fait chair et il continue d’habiter parmi nous. Sommes-nous véritablement disposés à l’accueillir pour la gloire de Dieu et le salut du monde ?