Limite

Le thème de la limite, de l’autolimitation, voire du sacrifice, a le vent en poupe. Il en est beaucoup question dans les débats de société – et je viens de découvrir à l’instant que Limite est le titre sous lequel se présente une revue d’« écologie intégrale ».

Se donner (s’imposer) des limites, voilà qui serait une attitude citoyenne, eu égard à l’état du monde (il y a une variante temporelle du thème en termes de rythme : ralentir). Les dites limites sont personnelles (ou propres à un groupement), elles contiennent (en tous les sens) la transgression qui menace.

Se limiter au profit de qui ou de quoi ?

Le bien de la cité serait en jeu. Interpellation toute républicaine qui réclame le sacrifice de l’intérêt particulier au profit de l’intérêt général.

Mais dès l’Âge classique, l’argument a servi contre les corporations « injustes et funestes », selon Turgot, avec leurs maîtrises qui poursuivent « la recherche de leurs intérêts au détriment de la société générale ».

Comment cette opposition des deux intérêts peut-elle valoir ? Est-il sûr d’abord qu’elle existe ?

Ensuite, on présume que le général l’emporte sur le particulier : du fait de sa taille ? Ou bien le particulier est soupçonné d’emblée d’être antisocial, égoïste et manoeuvrier…

La pente ici est utilitariste. Elle conduit sur le plan politique au raisonnement que Caïphe tient aux Juifs : « Il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour toute la nation » (Jean 18, 14 dans la trad. Bayard).

Il y a dans ces attendus des préjugés qui peuvent se retourner contre ceux qui les propagent. « Tous pourris ! », l’apostrophe censée dévoiler les ressorts des gouvernants ressemble fort à la projection à grande échelle d’envies mal refoulées de « s’en mettre plein les poches ».

Nemo auditur propriam turpitudinem allegans (« Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude »).

Et qu’on ne vienne pas agiter la page 3 des journaux pour preuve de l’ampleur des malversations : qu’elles soient découvertes et rendues publiques est plutôt encourageant quant au fonctionnement de l’État de droit.

Revenons à la présupposition d’intérêts opposés.

La formule de l’intérêt général peut encore suggérer qu’existe à côté de lui un autre intérêt qui devrait être reconnu ou qu’il faudrait limiter.

Idée qui disparaît si l’on parle de bien commun, lequel ne laisse rien en dehors par définition. Jean Baechler l’a déjà relevé : les biens que chacun a tendance à classer en tête pour soi, à savoir une liste comprenant la liberté, la sécurité, l’égalité, la prospérité, ne sont autres que le contenu même du bien commun.

En d’autres termes, le bien de la communauté ainsi défini est condition et moyen de l’accomplissement de ses membres.

Opposer ces deux niveaux est une logique fallacieuse qui n’aide pas à comprendre que les priorités de l’intérêt relèvent davantage de l’éducation, des rencontres et de la sociabilité que de la méchanceté ou du sacrifice.

René Heyer, professeur émérite d’éthique et de théologie morale