Homélie du vendredi saint

14 avril 2017, cathédrale de Strasbourg

Ce soir, la parole est à la Croix.

Il nous faut entendre là où elle se pose.

Il nous faut voir cette parole de bois, de chair et sa sang.

Il nous faut la toucher avec nos mains, avec nos bouches.

Étrange pédagogie de notre célébration.

Dans la vie de Jésus, comme dans notre liturgie, nous entrons dans un moment où nos sens plus que notre esprit doivent être sollicités dans une attention extrême. Lorsque nous sommes passionnés par un récit, nous ne voulons pas en perdre une miette, quitte à corriger ceux qui nous distraient de cette tâche d’écoute. Nous mobilisons notre ouïe avec une force immense.

Pour le dire autrement, l’heure n’est plus aux explications. Aux raisonnements. Aux belles synthèses sur la souffrance et sur l’amour. Aux réflexions sur le sacrifice. Toutes choses fort bonnes mais à un autre moment.

Quand le Christ nous parle du serpent de bronze élevé au désert pour sauver le peuple hébreux de la morsure des serpents, il insiste sur le simple regard. Qui regarde vers lui est sauvé. Non pas ceux qui se demandent pourquoi et comment. Mais ceux qui voient.

Écouter, voir, toucher. Sans cesse ces mots reviennent au fil de la Passion.

Il semble donc que, au jour de sa mort comme vingt siècles après, la croix ne soit pas atteignable par l’intelligence. Même l’esprit de finesse ne suffit pas. Nous sommes devant un mystère absolu que seuls les sens peuvent rejoindre. C’est là une prodigieuse pédagogie divine. Ce qu’il y a de plus inaccessible à la raison, mystère tenu caché au silence des siècles, nous pouvons en profiter si nous l’atteignons par nos sens.

Ne pensons pas trop vite que ce soit là une voie facile. Elle est ouverte à tous. Mais pour autant, l’homme abandonne facilement ses sens pour s’enfermer dans son imaginaire. Notre expérience nous le confirme : le distrait qui marche dans la rue ne voit plus rien. Plongé dans ses rêves, la réalité n’arrive plus jusqu’à lui. La Bible condamne les idoles pour la même raison : elles ont des oreilles et n’entendent pas, des yeux et elles ne voient pas. Ne soyons pas des idoles de bois, insensibles, au sens littéral du terme.

Nous connaissons par ailleurs des hommes aux sens affûtés qui entendent des différences musicales qui nous échappent. Des artistes dont le coup d’œil perçoit des harmonies que nous ignorons. Bref, nos sens ne sont pas aiguisés de la même façon. Saint Jean l’évangéliste voit au cours de la Passion des choses que les autres n’ont pas perçues. Il capte tout avec son regard d’aigle. Par exemple, l’eau et le sang qui sortent du côté de Jésus.

Nous voilà donc en demeure d’écouter la longue lecture de la Passion. Qu’avons-nous saisi au vol comme détails jusque-là passés inaperçus ? Qu’est-ce que notre oreille a enregistré de nouveau au milieu de nos inévitables distractions ?

Nous voilà donc en demeure de voir la Croix que nous allons dévoiler en trois temps.  Regardons de tous nos yeux et laissons tranquille notre intelligence. Laissons-la un peu en paix. Et cessons, au moins ce jour, d’intellectualiser les événements.

Nous voilà donc en demeure de vénérer : une inclinaison, un geste physique si nous le pouvons. Et puis un toucher de la croix. On a ri pour s’en moquer des pèlerins qui veulent toucher la pierre du tombeau de Jésus à Jérusalem ou l’étoile dans la grotte de Bethléem. Ne seraient-ce pas eux qui ont raison contre les raisonneurs ?

Nous voilà donc en demeure de goûter : mais pour goûter, il faut manger et nous n’allons pas manger le bois de la croix mais nous allons communier au Pain de la croix. Au pain de vie que réalise le sacrifice de la Croix.

Écoutons, regardons, touchons, goûtons.

Profitons avec concentration et simplicité du Mystère qui nous tend ses bras, les bras de la Croix. Regardons les enfants. On est obligé de leur dire : « regarde mais ne touche pas ! » C’est que pour eux, voir c’est aussi toucher. Ne seraient-ils pas aujourd’hui nos maîtres ?

+ Luc Ravel