Elle s’appelait Alphonsine

marc_larchetOriginaire de Saasenheim, dans le Ried alsacien, elle y a passé toute sa vie, exceptée l’année d’évacuation en Dordogne de septembre 1939 à septembre 40. Elle avait 10 ans quand sa maman mourut à Sarlat, sur cette terre de refuge bienveillante, en mettant au monde son septième enfant. Lors des obsèques, un jeune garçon, Julien, enfant, lui aussi, de Saasenheim, de la même rue qu’Alphonsine, pleura en la voyant si attristée par la perte de sa maman.

Ces deux là, Julien et Alphonsine, ne cessèrent de se croiser durant l’enfance et l’adolescence, avant d’affirmer leur volonté de s’unir par amour. Quelques jours avant la fin, ils célébrèrent dans l’intimité familiale leurs noces de diamant. Un lieu les accueillit pour toutes les grandes étapes de leur vie, l’église de Saasenheim. Qu’elle était triste, Alphonsine, de voir, au fil des ans, la baisse du nombre de paroissiens et leur vieillissement. Pour elle, c’était une joie de répondre à l’invitation du Seigneur le dimanche et de retrouver ses frères et soeurs en Christ.

Difficile alors de comprendre pourquoi les plus jeunes générations ne partagent pas cette même pratique. Elle avait une foi à déplacer les montagnes, une confiance absolue dans le Seigneur, n’hésitant pas à invoquer l’Esprit Saint pour demander l’aide de Dieu ou lui rendre grâce. « On peut tout dire à Dieu », aimait-elle répéter.

Avec Julien, ils ont créé leur exploitation agricole en partant de rien et donné la vie à 6 enfants, cinq garçons et une fille. L’unité familiale, l’exigence dans la qualité de la vie de couple, la transmission de valeurs et du sens de la responsabilité étaient une constante mais naturelle attention d’Alphonsine. Si la vie n’a pas toujours été facile, la porte de la maison et la table étaient constamment ouvertes. « Tu restes manger », était une invitation quasi quotidienne à celui ou celle qui passait. L’hospitalité n’est pas un mot mais un acte posé et à Noël, Alphonsine avait toujours préparé un petit cadeau supplémentaire pour l’inconnu qui frapperait à la porte. Que de personnes ont pu dire : « la maison d’Alphonsine et de Julien, c’est la maison du Bon Dieu. »

Avec Julien, elle avait un profond respect de la Création, pas question de gaspiller, pas question de pervertir la nature. Leur attachement aux semaines d’adoration du Mont Sainte-Odile, au pèlerinage de Lourdes, au service paroissial était naturel pour vivre et partager leur foi. Dans son testament spirituel, Alphonsine a ainsi écrit : « Vivez ce passage de la terre au ciel, avec moi, dans la joie. Ne soyez pas tristes comme ceux qui ne croient pas en Dieu. J’avais de la chance dans ce monde ».

Alors, quand nous nous sommes retrouvés des centaines autour de toi (excuse-moi pour cette familiarité du tutoiement mais c’est l’expression de la proximité fraternelle) à Saasenheim, dans cette église bien trop petite pour accueillir tous tes amis, j’ai vécu un rare moment d’Église, capable de nous faire ressentir de l’intérieur le passage de la mort à la résurrection. Ce sont les fruits de ta vie, Alphonsine, qui ont nourri l’assemblée en ce premier jour de vie nouvelle.

Qu’il est beau, qu’il est bon, d’avoir des exemples de vie comme le tien. Merci Alphonsine, et excuse moi de cette mise en lumière, tu n’aurais sans doute pas vraiment apprécié, mais à travers toi, je voulais rendre hommage à toute cette génération qui a su enraciner sa foi dans la vie quotidienne avec confiance et engagement.

Marc Larchet