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Le métier d’évêque

vie-eveque_1Nommé en avril 2007, l’archevêque de Strasbourg Mgr Grallet doit remettre prochainement sa charge au pape François : en mai, il atteindra l’âge de la retraite épiscopale, fixé à 75 ans.

Nous l’avons suivi pendant quelques-unes de ses journées, durant ce qui devrait être sa dernière période de carême à la tête du diocèse d’Alsace.

(articles de L’Alsace du 13/03/2016. Textes : Hervé de Chalendar, Photos : Jean-Marc Loos)

Samedi

Ce 13 février, en fin d’après-midi, l’église Notre-Dame de la Paix de Sélestat est pleine. Après l’homélie, une partie de l’assistance s’est levée et placée devant l’autel, où sont rassemblés une vingtaine de prêtres. Sont présents un peu plus de 80 catéchumènes et leurs accompagnateurs, parrains et marraines. Les catéchumènes sont des adultes qui viennent demander le baptême (dans la grande majorité) ou la confirmation. Ils viennent de tout le diocèse, sont de tous âges, de tous horizons. Dans quelques minutes, ils défileront devant leur « père évêque » , qui leur ceindra une écharpe violette et aura une attention pour chacun. Ce moment d’accueil, en prélude à la cérémonie de baptême prévue au moment de Pâques, a pour nom « l’appel décisif ».

« Chacun des catéchumènes m’a envoyé une lettre , nous a précisé Mgr Grallet avant la célébration. Avec mon secrétaire particulier, le chanoine Perrin, nous avons répondu à tous. » Dans le diocèse d’Alsace comme dans tous les autres, le nombre de catéchumènes augmente chaque année. « C’est une conséquence de la baisse de la pratique : ces personnes viennent réclamer leur nourriture spirituelle à l’âge adulte. »

« Les églises se vident, et là… »

Lorsque nous lui avons proposé de le suivre durant quelques journées clés d’une semaine de carême, afin de montrer la réalité du « métier » d’évêque, Mgr Grallet a proposé que ce reportage débute par cette journée. « Car c’est l’un des plus beaux moments d’une année d’évêque ! Les églises se vident, et là, c’est du bonheur… Ces personnes ont une fraîcheur d’âme : ce sont comme des fiancés… » Avant ce passage à l’église, les catéchumènes ont été invités dès midi dans la salle du foyer voisin. L’archevêque est arrivé à 16 h. S’est alors engagé un passionnant jeu de questions-réponses. Avec leur « fraîcheur d’âme de jeunes fiancés » , les catéchumènes ont interpellé l’évêque sans louvoyer. Leurs interrogations étaient directes, fondamentales. Par exemple : « Pourquoi Dieu permet la puissance toute relative du mal ? À quoi ça nous sert de vivre ? Qu’est-ce que l’Église attend des nouveaux baptisés ? Pourquoi Dieu a-t-il besoin de nous ? Avez-vous déjà douté de l’existence de Dieu ? »

Faut-il y voir le soutien de l’Esprit saint ? À ces questions terribles, tant philosophiques que religieuses, Mgr Grallet a répondu avec clarté, profondeur et même humour. Cet échange d’une heure et demie pourrait remplir des pages ; on se contentera d’un florilège de citations : « Tu es plus grand que la bêtise que tu as pu commettre : tu peux refaire le bien après avoir commis le mal. […] Pour réussir, il faut être plusieurs. Un chrétien isolé est un chrétien en danger. […] Je voudrais vous redonner l’honneur de dire : je suis responsable. Nous sommes venus pour être libres de dire oui ou non. Nous sommes libres et limités, et c’est la plus belle des aventures ! S’il n’y avait pas d’épreuves, ça voudrait dire que l’on ne peut rien faire : l’épreuve est liée à la liberté. […] La condition du chrétien, c’est de mener un combat pour que la vie soit belle […] Que la prière soit pour vous la porte du matin et le verrou du soir. […] Ne soyez pas des chrétiens habitués ! Priez ! Faites le bien ! Rassemblez-vous ! Ayez une foi en actes ! »

Comme s’il voulait nous aider dans ce reportage, un catéchumène a demandé benoîtement : « À quoi sert un évêque ? » Celui-ci a répondu : « Il doit veiller à ce que la communauté des croyants d’un territoire soit rassemblée. C’est un beau travail d’unité. »

En Alsace Bossue

Dimanche

14 février, 14 h 40. Mgr Grallet arrive à pied à la cathédrale. Il y entre par une porte du côté nord ; c’est la plus proche de la sacristie, dans laquelle il pénètre aussitôt. On se croirait là dans une annexe du palais Rohan : cette salle ronde est dotée d’un décor de château. Mgr Grallet est rejoint par une dizaine de prêtres, qu’il accueille par leurs prénoms. Dans ce vestiaire de la foi, ils revêtent leurs aubes. Puis, l’évêque les rassemble : « J’aimerais que l’on parle du geste… » Ce geste sera effectué lors de l’office, en lieu et place de la communion : il consistera pour le prêtre à « relever » le fidèle qui viendra faire pénitence devant lui. « Ceci signifie que nous sommes relevés par la miséricorde de Dieu ! »

Du haut de son mètre 98, l’évêque ne domine pas ses « confrères » que spirituellement. À 15 h, il entre dans la nef derrière eux, en fin du cortège, portant crosse et mitre, mais armé d’un sourire qui lui permet de conserver toute son humilité. Comme tous les dimanches après le 11 février, fête de Notre-Dame de Lourdes, cet office est dédié à ce pèlerinage marial.
On imagine volontiers que l’évêque préside une célébration chaque dimanche dans sa cathédrale. En réalité, précise-t-il, « ceci n’arrive qu’une quinzaine de fois par an, lors des grandes fêtes, des ordinations… » Ce week-end est particulier. Généralement, les samedis et dimanches, l’évêque est en visite pastorale. Mgr Grallet et ses deux évêques auxiliaires, Mgr Kratz et Mgr Dollmann, se partagent les 14 zones pastorales d’Alsace.

En ce moment, l’archevêque sillonne le secteur de l’Alsace Bossue. Une carte Michelin aux noms de villages surlignés de différentes couleurs révèle la densité de la tournée : entre septembre et ce mois de mars, l’évêque y consacre douze week-ends. Les plannings sont « ministériels » : aux célébrations s’ajoutent des rencontres avec les curés, maires, conseils de fabriques, équipes d’animation pastorale… « J’écoute beaucoup. Si l’on est simple, les choses deviennent simples. J’ai appris à me simplifier… » Comme pour évacuer la lourdeur de la tâche, il lance, des sourires plein les yeux : « Vous savez, dans la vie d’évêque, je ne m’ennuie jamais ! »

Lundi

« Le lundi, c’est un peu mon dimanche ! » , sourit Mgr Grallet. Parce qu’il succède à des week-ends très denses, faits de visites, d’échanges et de célébrations ( L’Alsace du 13 mars), le premier jour de la semaine est généralement allégé. Mais, pour un évêque, la notion de jour de repos est très relative… La preuve : ce 15 février au matin, Mgr Grallet prend le temps de nous recevoir. Il nous sert même de guide pour une visite expresse de l’archevêché. Ce n’est plus le palais Rohan, construit par et pour les premiers évêques français, mais c’est tout de même un hôtel particulier du XVIIIe siècle, avec ce qu’il faut ici et là d’ors et de boiseries. Le bâtiment historique est accolé à un immeuble plus récent et l’on passe de l’un à l’autre sans s’en apercevoir. Dans la partie récente se trouvent le bureau de l’archevêque et ceux de la très fidèle secrétaire Michèle Cardoso – il est le quatrième évêque pour qui elle travaille – et de son secrétaire particulier, le chanoine Daniel Perrin.

25 000 km par an

Dans cette partie vivent aussi les sœurs de l’archevêché : sœur Anne-Marie, sœur Anne et sœur Annie, toutes trois originaires du Vietnam. « Je suis arrivée à Strasbourg en juillet 1975 , raconte sœur Anne-Marie. J’étais alors missionnaire au Laos avec d’autres sœurs, mais les événements politiques nous ont obligés à nous réfugier à l’étranger. En 2007, quand Mgr Grallet est devenu évêque, je suis venue lui demander s’il avait du travail pour nous… » Et il en avait ! Les sœurs s’occupent notamment de la cuisine. Elles préparent, paraît-il, le Baeckoffe aussi bien que les plats asiatiques. L’évêque mange régulièrement avec elles. Sœur Anne-Marie s’autorise à nous révéler un scoop : « Il sait utiliser les baguettes ! »

Ces sœurs forment un peu la famille de l’évêque à Strasbourg, avec l’indispensable Alphonse : âgé de 74 ans, ami de longue date du père Grallet, il est l’homme à tout faire de l’archevêché. Il sert bénévolement de majordome, d’intendant, de servant de messe, de serveur… et surtout de chauffeur : « Je fais 25 000 km par an pour transporter l’évêque dans le diocèse », calcule Alphonse. « En devenant évêque, j’ai accepté d’être véhiculé, commente Mgr Grallet. Ça me permet de préparer une réunion avant et de m’en reposer après… »

Les appartements privés de l’évêque sont à l’autre bout de l’hôtel particulier. Pour y arriver, il faut traverser des salles aussi belles que froides : Alphonse ne les chauffe que le jeudi, quand s’y réunit le conseil épiscopal. On aperçoit deux pièces, l’une qui sert de bureau privé, l’autre de chambre. Elles sont chichement meublées, mais ne manquent ni de livres, ni de tableaux. La photo et la peinture font partie des passions de l’évêque. Dans son bureau professionnel sont accrochées deux remarquables marqueteries de Charles Spindler représentant des scènes de la Passion. Dans ce bureau privé, il y a un poste de télévision ; en ce moment, parce que c’est carême, une icône est posée devant l’écran. Aux côtés de la Bible et de livres religieux, on pourrait repérer quelques polars… « Un bon roman policier, quand je peux, ça me délasse ! »

Le petit-déjeuner du « G5 »

Mardi

Ce 23 février, Mgr Grallet donne, dans sa cathédrale, la première de ses conférences de Carême 2016. Le thème, inspiré de l’année de la miséricorde décrétée par le pape François, est « La miséricorde, une foi en actes ». La conférence débute à 20 h 30. Plusieurs centaines de personnes ont pris place dans la nef. L’évêque est assis à une petite table placée au cœur du chœur. Son image est projetée sur un drap immense, derrière lui. Son exposé dure une heure. Le thème est développé en citant l’Ancien et le Nouveau Testament, les papes Jean-Paul II, Benoît XVI et François. « Cette conférence trotte dans ma tête depuis Noël , révèle l’évêque. Je travaille beaucoup la forme, pour que ce soit accessible à tous. Chaque jour, je consacre deux ou trois heures au travail intellectuel. On pense volontiers que les franciscains sont poètes, mais j’ai appris de mon père à bien m’organiser… Je vais toujours calmement d’une activité à l’autre, même quand j’en ai beaucoup. » Et il n’est jamais en retard.

Cet emploi du temps n’est pas seulement dense : il est exigeant. L’évêque doit beaucoup s’exprimer et ne jamais se tromper. Il est aussi un diplomate et sa parole abondante doit toujours être maîtrisée. « De temps en temps, quand je vous parle , confie Mgr Grallet, je regarde la chaise vide, là-bas, et je me dis : “Seigneur, que dirais-tu à ma place ?” Je ne prétends pas être habité de l’esprit de Dieu, mais je désire très sincèrement l’être… »

Tout remonte à l’évêque. Souvent, il est à son bureau jusqu’à 21 h 30. Comment assumer cette charge sur la durée, tant physiquement que moralement ? « Physiquement, il faut surveiller son sommeil et sa nourriture, s’offrir une petite sieste quand c’est possible… Moralement, j’ai deux incontournables : la prière, personnelle et communautaire, et la fraternité épiscopale et sacerdotale. On se soutient les uns les autres. Tous les quatre mois, je participe à un groupe avec quatre autres évêques. On relie ensemble notre façon de travailler. »

« Il ne fallait pas que je sois effrayé… »

Jeudi

Comme tous les jours de semaine, ce 25 février, la journée débute par une messe à 7 h 30, dans un salon de l’archevêché transformé en chapelle. L’évêque est généralement accompagné des trois sœurs, d’Alphonse, de ses deux vicaires généraux (Mgr Musser et le chanoine Liénard) et de ses deux évêques auxiliaires (Mgr Kratz et Mgr Dollmann), qui logent tous à proximité. Alphonse aide au service de l’Eucharistie. Peu après 8 h, il prend son petit-déjeuner avec les sœurs tandis que, dans une autre salle, l’évêque prend le sien avec ses deux vicaires généraux et ses deux évêques auxiliaires. C’est le « G5 » : sont abordées en comité restreint les grandes questions de la journée qui débute.

Parce que c’est un jeudi, ils enchaînent avec le « conseil des ministres » du diocèse : le conseil épiscopal. Il se tient chaque semaine dans une des plus belles salles de l’hôtel particulier. Il débute à 9 h 30 et se termine vers 17 h. À midi, la table est mise à l’étage. « Je dis toujours aux sœurs de faire un bon repas : les confrères le méritent… » Au menu ce jour-là : poisson en entrée, puis rôti de porc.

Le conseil épiscopal réunit quinze personnes : s’ajoutent au « G5 » les quatre vicaires épiscopaux, le chancelier, l’économe diocésain, le recteur du grand séminaire, le secrétaire particulier de l’archevêque et deux laïcs (dont une femme). Quatre fois par an, ce conseil est élargi, soit avec les chefs de service, soit avec les responsables de zone. Se tiennent aussi régulièrement le conseil du presbyterium, le conseil diocésain de la pastorale, celui des affaires temporelles, celui de la vie consacrée et celui de la solidarité. « C’est quand même une sacrée machine ! s’amuse Mgr Grallet. Il ne fallait pas que je sois effrayé… »

Lors d’un conseil épiscopal, Mgr Grallet préside, mais n’anime pas : cette animation est confiée aux vicaires généraux, l’un le matin, l’autre l’après-midi. C’est une façon de montrer la collégialité des décisions, le nécessaire besoin d’écoute. Comme il se doit, ce conseil épiscopal débute par des prières. Les smartphones sont posés sur la table, à côté des dossiers. Le chanoine Liénard lit notamment cette phrase, issue du psaume 118 : « Apprends-moi à bien saisir, à bien juger… »

Mgr Grallet pense-t-il alors qu’il préside l’un de ses derniers conseils ? Lors de la rencontre avec les catéchumènes, à Sélestat, il nous avait confié : « J’essaye de ne pas trop solenniser la dernière année. Elle doit être aussi humble et aussi fervente que la première. Je veux rester dans l’aujourd’hui. » Et il avait ajouté : « Je voudrais terminer ma charge épiscopale avec plein de projets à transmettre à mon successeur… »