L’éthique traversée par l’élan du désir d’être

Parler d’éthique, c’est évoquer la question du sens de l’existence et de ce vivre-ensemble qui contribue à l’humanisation de chacun/e ; c’est faire droit au désir du bon, du juste, du vrai, du beau qui motive l’expérience humaine.

C’est convoquer ces valeurs qui permettent de contribuer à la construction de soi, à l’édification d’un groupe, à la mobilisation de volontés diverses, à la fédération autour d’un idéal…

Pourtant comment accéder au sens de son existence ? Comment faire la différence entre d’une part l’authentique, le vrai, ce qui vaut la peine de s’investir, ce qui nous donne le sentiment de nous élever… et d’autre part les absolutismes modernes, les rumeurs et les fake news au royaume de la post-vérité ?

Matthieu de Nanteuil[1] note que si l’Encyclopédie était « la promesse d’un monde libéré de l’obscurantisme par le développement de la rationalité », si la raison était devenue son arme fatale pour traquer l’absolutisme et les théodicées qui le justifiaient, aujourd’hui, « l’absolutisme a changé de nom ».

Et de citer l’absolutisme de l’accumulation illimitée de richesses ou de biens comme condition nécessaire au bonheur, ce qui est « normativement discutable et factuellement faux » ; l’absolutisme de la technique faisant de la machine c’est-à-dire des « artefacts technologiques capables de convertir des intentions humaine en actions programmées et automatiques », le levier d’action sur le monde et sur soi-même ; l’absolutisme des pouvoirs à ce point « constitutif des relations sociales qu’une action qui ne serait pas guidée par lui semble irrationnelle »…

« Quant aux théodicées, note encore le professeur de sociologie, le ‘grand récit’ occidental cherche perpétuellement à les cantonner dans ces figures extrêmes que sont  les intégrismes ou fondamentalismes religieux.

C’est oublier qu’il ne s’agit souvent que de contre-théodicées, autrement dit de croyance qui ont pour toile de fond une autre croyance enfouie dans le substrat même de la modernité, celle qui affirme la théodicée du marché ou d’une démocratie transparente à elle-même… » substituant « des croyances implicites par des croyances révélées, au risque de se priver de la rationalité elle-même ».

Tout en proclamant haut et fort la valeur de l’autonomie, non pas cette belle autonomie relationnée qui ouvre à une authentique autodétermination selon toutes les dimensions de son être, mais une autonomie comme droit absolutisé, instrumentalisé jusqu’à contraindre à des choix non voulus[2], la modernité perd peu à peu son âme, elle dissipe ou dénie ce qui en l’humain aspire à la beauté et au désir d’être.

Car écrit le poète et académicien François Cheng[3], « La vraie vie ne se limite pas aux savoirs portant sur le comment des choses, savoirs dont le mérite est certain ; elle est dans le désir même que chacun porte à la Vie, désir d’une vie ouverte en communion avec d’autres vies, dans une commune Présence où tout fait signe, tout prend sens. »

Fils et fille de la terre, élevé/e vers le ciel, l’être humain ne peut s’enfermer ni dans un monisme matérialiste ni dans un dualisme excluant l’ouverture à la réalité transcendante, divine, quelle que soit le nom qui lui donné. Luc Ferry, devant le cercueil de l’enfant qu’on enterre, a besoin de s’en référer à l’homme-dieu pour ne pas trop divaguer[4], écrit-il. Simone Weil, s’inspirant du Timée de Platon, suggère à travers l’image de l’arbre à deux racines que c’est par la lumière d’en-haut qu’il reçoit l’énergie pour ses racines : « l’arbre est en réalité enraciné dans le ciel »[5].

N’est-ce pas cette conviction qui finalement pousse des hommes et des femmes modernes à réagir, à s’engager dans la déconsommation[6] ou la décroissance d’un Serge Latouche, dans des mouvements de simplification visant à la libération de la nécessité systémique et imaginaire du « toujours plus » en vue de ce qu’un Pierre Rabhi appelle la « sobriété heureuse ».

Et voilà la revendication d’une éthique du travail pour Matthieu de Nanteuil ; le refus de la marchandisation et de l’instrumentalisation des corps et des personnes ; le rejet de l’obsolescence programmée, les résistances à l’omnipouvoir des GAFA et de leur quête de captation totale de l’attention…

Pour se désintoxiquer des absolutismes, le discernement éthique devra pouvoir compter sur l’élan du désir d’être : cet élan reste freiné aujourd’hui par les tyrannies qui l’empêchent de penser mais des voix lucides commencent à s’élever, courageusement.

Marie-Jo Thiel, Directrice du CEERE

1 Rendre justice au travail, PUF, 2017, p.27ff.
2 Marie-Jo Thiel, « Devoir mourir au nom de son autonomie, La Croix du 06/03/2017
3 De l’âme, Ed. Albin Michel, 2016, p.77.
4 Luc Ferry, L’homme-Dieu ou le Sens de la vie. Grasset, 1996, p.12.
5 Cité par François Cheng,op.cit.
6 Le Monde du 17 sept. 2017