De la soi-disant neutralité de la technique

edito-rognonL’un des lieux communs les plus éculés consiste à dire que la technique est neutre. L’être humain est un sujet éthique, qui est donc capable, au nom de sa conscience, de choisir d’utiliser, ou non, telle ou telle technique, et d’en faire un usage constructif ou destructeur. Le même couteau peut servir à couper une tarte pour la partager, ou à égorger sa belle-mère… La conduite de chacun découle d’une délibération de sa conscience morale.

La première limite de cette position, est qu’elle repose sur une anthropologie éminemment optimiste, et de ce fait naïve. Sa seconde limite est qu’elle ne prend pas en compte le déferlement technologique auquel nous sommes soumis, et la mutation profonde de la condition humaine qu’induit ce déluge d’innovation permanente.

À partir d’un présupposé inverse, c’est-à-dire d’une anthropologie pessimiste, et d’une observation rigoureuse de notre situation actuelle, nous pouvons conclure que la technique n’est nullement neutre, mais foncièrement ambivalente. Elle n’est ni bonne ni mauvaise en soi, mais ce n’est pas non plus le sujet éthique qui la rend constructive ou destructrice par l’usage qu’il choisit d’en faire : elle produit simultanément, et nécessairement, des effets positifs et des effets négatifs. Et l’homme ne peut s’empêcher de l’utiliser, avec ces doubles conséquences, dès lors qu’elle est à sa disposition.

Internet est un outil fabuleux, qui rend des services inouïs à l’homme, tout en générant de nouvelles addictions. Le Smartphone est une petite merveille, aux potentialités sans cesse accrues, mais dont l’exploitation du minerai de base, le coltan, nourrit des conflits armés inexpiables dans le Kivu. L’énergie nucléaire fait fonctionner nos TGV et nos voitures « propres », mais produit des déchets radioactifs dont nous ne savons que faire, sinon les enfouir. La facilité avec laquelle on prend aujourd’hui l’avion se paie en termes de dérèglement climatique, et donc demain d’intenses pressions migratoires. Quant aux progrès médicaux, fabuleux depuis un demi-siècle, ils ont eux aussi un prix : l’explosion du nombre de séniors dépendants. Toujours l’ambivalence…

La lucidité sur nous-mêmes exige que nous disions quel est le coût de toute innovation technique : un coût pour soi, pour les autres, pour les peuples lointains, pour notre modèle de société… Ce discours peut être anxiogène, il a cependant le mérite de l’honnêteté : précieuse vertu. D’autant que le pessimisme anthropologique n’exclut nullement l’espérance.

Frédéric Rognon, Membre du CEERE, Professeur de philosophie, Faculté de théologie protestante, Université de Strasbourg